CONTE FANTASTIQUE CONTEMPORAIN

masque
ANTICLOPOLIS

Nue sous le vieux « bargo » de ma grand-mère, je me recroqueville dans la position du fœtus, la main entre les jambes encore ensanglantées. Je revois encore comme en playback la fulgurance de cette lame assassine qui agressa mon intimité, ma féminité et mon humanité. Oui, mon humanité car, j’ai cessé d’être une personne depuis que cette vieille femme aux mains fossilisées avait jeté son dévolu sur mes amies et moi, avec la complicité active de nos parents, des voisins et de tout le village.

Pendant que je revivais cette scène douloureuse mes paupières s’alourdirent et peu à peu j’avais impression d’être légère, plus légère qu’un grain de sable : un charme. C’est sous cette forme miniaturisée à l’extrême que je me mis en quête de l’origine de ce qui apparaît à mes yeux comme une injustice, un abus, une atrocité, une abomination.

Je fermais les yeux en soupirant. Un fracas assourdissant, des éclairs zigzaguant dans un ciel rouge. Une pluie de sang dégoulinait le long de lames métalliques coupant et découpant des bourgeons enflammés. J’atterris dans un village juché sur la cime des arbres. Ce village est si vieux que les arbres aux alentours portaient des excroissances : on dirait des barbes rougies par le sang des sacrifices humains.

Des chiens de la taille d’un bœuf, aux gueules béantes et aux crocs semblables à des coutelas, bondirent en aboyant, signe qu’un étranger ou un intrus était dans les parages. Un vieillard grabataire apparu. Il frappa le sol de son bâton surmonté d’une tête de rapace et intima aux chiens de se calmer. La queue entre les pattes, les douze molosses retournèrent dans le trou qui leur servait d’abri, déçus de laisser la belle proie que j’étais et lénifiés par la calme autorité de leur maître. Rangeant sa pipe encrassée par des années de combustion, le vieillard toussota trois fois, me toisa pendant un bon moment et, d’une voix caverneuse me dit :

« Petite fille curieuse, quel mauvais destin t’amène ici ? »

Mon sang se glaça et les battements de mon cœur ressemblaient au staccato de mille mitraillettes détraquées. Apeurée, j’ouvris ma bouche et balbutiai :

« Vénérable vieux – père, je viens du monde moderne

pour découvrir pourquoi… pour q…. »

Ma parole s’étouffait dans un sanglot long. L’odeur fétide du sang souillant le sol me donna la nausée.

« Pour découvrir quoi ? »  Cria le vieillard.

Un monstre chargé de lames et de couteaux effilés surgit et enjamba la palissade de la cour faite d’ossements géants de chameaux ou de dinosaures peut-être. Le cliquetis de son macabre chargement ne fit sursauter.

Pétrifiée par ce spectacle apocalyptique je me mis à genoux et, d’une voix tremblante je lui dis :

« Je voulais savoir pourquoi j’ai été mutilée …

Pourquoi m’a t-on coupé ce petit organe si essentiel ? »

« Sacrilège ! Petite écervelée ! Tu oses remettre en question les secrets de notre tradition pluriséculaire ? Petite folle, ta témérité causera ta perte. Ne sais-tu pas que moi-même, dernier gardien de ces secrets traditionnels n’oserait en aucune façon m’interroger sur le pourquoi et le comment de ces dogmes ? D’ailleurs, je te condamne à mort car, tel doit être le châtiment réservé aux fouineurs indélicats de ton espèce qui ne savent pas que la tradition est éternelle et inamovible et qui osent côtoyer des rivages interdits, réservés aux seuls initiés que nous sommes !

MALOBE ! BAMALO ! KAPILE ! KARZAZA ! emparez--vous de cette insensée et conduisez–la sur l’autel de la prêtresse exciseuse.

Pas d’anesthésie pour elle. Opérez–la sur le vif ! » S’écria BAMALO jouissif et viscéralement pervers.

Sans hésitation, ces quatre sbires aux yeux rougeoyants me prient tel l’épervier le poussin et se dirigèrent vers cette sinistre direction quand le vieil homme, comme prit par un remord soudain, les arrêta et dit :

« Petite curieuse, bien que ta mort soit certaine, j’aimerais que tu saches la vérité avant ton trépas. MALOBE, ramène–là sur cette natte à côté de moi. »

Sans ménagement, il m’y jeta si violemment que mes coudes s’écorchèrent au contact d’ossements qui jonchaient le sol latéritique. Le vieil homme alluma sa pipe avec un tison incandescent qui crépitait bruyamment. Il huma longuement l'épaisse fumée qu’il rejeta ensuite par de petites bouffées en spirale, regarda le ciel comme si l'Être suprême l’observait et commença son récit :

« Je m’appelle KANKOURA SAYKARE. Je suis le mille deux centième dépositaire de la tradition de la lame mutilante. Les grand- pères de mes grands-pères ont reçu cette tradition et nous l’ont transmise sans rien changer. Cette tradition est vierge de tout additif et de toute révision. Les siècles passent et se succèdent, augmentant ainsi les strates de notre infinie mémoire. Quant à elle, nul changement n’altère sa puissance. Je me suis toujours battu pour la préserver de tout rajout ou greffe dénaturant. Mon arrière-grand-père me raconta qu’il y avait longtemps, très longtemps que la première loi de cette tradition fut décrétée.

Tout commença dans la cour de notre roi de l’époque le vaillant KATAKORE. Celui- ci avait un harem composé de trois cent soixante six femmes. Ainsi, chaque jour il passait la nuit chez l’une d’ entre elles. Pour voir son tour arriver, une femme devait attendre une année entière à dormir seule ou avec ses enfants. Il leur était interdit de converser avec d’autres hommes. Leurs domestiques étaient toutes de sexe féminin à l’exception de deux eunuques qui étaient des guetteurs..

Un jour, la cinquante huitième femme la nommée MOUNAHOUKA en manque d’affection et fatiguée d’attendre une année entière le retour du roi dans son lit, tomba sous le charme d’un soldat de la cour qui s’appelait KARAMBANI. Par une nuit glaciale et sans étoiles elle l’introduisit dans sa case et coucha avec lui.

De ces amours infidèles, un enfant naquit un mois avant le retour du Roi qui n’eut pas de peine à comprendre que MOUNAHOUKA avait triché. Il savait que si cet enfant était de lui, il allait naître deux mois avant selon le délai naturel de la conception.

Le Roi convoqua les sorciers de son royaume et leur demanda conseil sur l’attitude à prendre pour éviter la tentation de l’adultère à ses 366 épouses.

Au cours de cette cérémonie qui dura trois jours et trois nuits d’intenses débats et de tergiversations, le vieux prêtre GAGARABADAO proposa au Roi cette solution qui consiste à exciser les parties génitales de ses épouses afin de leur ôter toute sensibilité et toute disposition à l’érotisme, à la luxure.

Ainsi pensait–il, elles resteraient chastes et lui donneraient d’authentiques héritiers et non des bâtards qui seraient comme des fruits pourris accrochés à son illustre arbre généalogique. MOUNAHOUKA fut la première à être séparée de ce qui entre ses jambes était la cause de son infidélité à l’égard du Roi NAMIJIN-DA qui était jaloux et très possessif.

Après l’opération, MOUNAHOUKA ne survécut que deux jours. Elle avait perdu tout son sang. Deux cents quatre vingt dix-neuf autres femmes moururent des suites de cette mutilation, c’est peut être mieux pour elles que de vivre la honte d’une infidélité découverte? source de mépris et de marginalisation voire de bannissement.

Après cette hécatombe, le sorcier ordonna aux prêtresses chargées des opérations de ménager les victimes en coupant moins de chair dans leurs parties génitales.

Peine perdue, la plupart d’entre elles mouraient, devenaient folles ou se recroquevillaient sur elles-mêmes dans le silence et affichaient une indifférence à leur entourage, à la vie. Elles n’avaient goût à rien et on les retrouvait quelque fois mortes au fond d’un vieux puits ou désarticulées au pied d’une quelconque falaise abrupte, fatiguées de vivre à moitié.

Avant de mourir, le Roi agonisant fit prêter serment à toute la communauté et à son successeur de perpétuer cette tradition envers et contre tout. Une prière collective fut célébrée et l’on souhaita les pires malheurs à quiconque serait tenté de contrevenir à ce serment collectif.

Ce ne serait pas toi petite curieuse, fille insolente des temps modernes qui oserait briser cette pratique traditionnelle. Que l’enfer t’engloutisse pour que tu ne sois plus un frein à ce que nous avons de plus cher dans notre histoire : l’ablation du sexe de la femme, source de toutes les souillures et réceptacle de toutes les infidélités …

Embarquez – la le plus vite afin que d’autres mauvaises graines ne suivent son exemple. Vous savez qu’avec la MONDIALISATION, les informations vont vite. J’ai peur que les idées de cette coquine ne fassent tâche d’huile sur la TOILE pour brouiller les ressorts de notre culture. »

Les quatre sbires m’attachèrent sur une potence et rapprochèrent tous leurs instruments de torture. Ils m’écartèrent les jambes en équerre. Le plus cynique d’entre eux prit une bouteille qu’il cassa contre une pierre et s’approcha de moi en brandissant le goulot aux extrémités dentelées. Il frappa de toutes ses forces et je vis sa main disparaître dans mon ventre.

Je poussais un cri désespéré et m’évanouis.

Des bruits de pas me firent ouvrir les paupières. Grande fut ma surprise de me retrouver au dispensaire du village. Je reconnus la sage- femme qui parlait à l’infirmier–major. Sur ma fiche d’observation, le diagnostic est clair : septicémie et tétanos.

Je compris que j’étais condamnée. Je voulus parler mais mes mâchoires étaient crispées, verrouillées à jamais par le virus tétanique… je fis un effort pour m’asseoir sur le rebord du lit. Je pris une feuille blanche et à l’aide du sang qui dégoulinait de mes jambes,  je me mis à écrire ce testament :

HONNEUR au poète SENGHOR qui réhabilita la femme noire en la couvrant de toute sa beauté.

HONTE à ceux qui mutilent les femmes au nom de je ne sais quelle tradition rétrograde.

Cette barbarie doit s’arrêter  pour que s’épanouissent toutes les jeunes fleurs futures mères de l’Humanité.

Survivrais–je à ces profondes blessures sur mon corps et dans mon âme laminée ?

Je ne l’espère pas..

Condamnée que je suis, je lance à la face du monde cette ultime revendication :

Laissez les jeunes filles grandir librement !

Instruisez-les pour qu’elles soient la lumière du monde et le symbole d’un autre avenir.

Mobilisons – nous contre toute forme de mutilation sexuelle

Aujourd’hui, Demain et pour les siècles à venir ....

Je vous quitte en attendant le Jugement Dernier pour que nos tortionnaires répondent de leurs actes à l’issue d’une Justice parfaite :

Celle de Dieu.

Adieu

Yunus Ocquet

Je dédie ces lignes au Docteur PIERRE FOLDES, chirurgien, spécialiste de la réimplantation du clitoris que j’ai eu la chance d’écouter un soir sur RFI et dont les recherches constituent un immense espoir de la réappropriation du plaisir pour beaucoup de femmes

bargo : épaisse couverture tissée en pays haoussa.

Katoucha Niane : Dans ma chair

Katoucha« Dans ma chair ». Une autobiographie qui découvre au monde une force et une intimité aussi d’elle. Katoucha a connu l’excision, elle a affronté les silences autour de la pratique et a décidé d’en parler. Elle a décidé de parler de l’excision des femmes pour inciter à la lutte contre le silence autour de la pratique, à la lutte contre les mutilations génitales des femmes.

SENGHOR

Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Éternel

Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sedar Senghor 

Œuvres Poétiques   Le Seuil

FOUZIA

Le jour que je n'oublierai jamais

C'était un dimanche soir quand ma mère m'a appelée / et elle me dit :  « Ma fille, viens » à voix basse / ... Je suis allée tranquillement. / Tout à coup, ma mère a dit : « Ma fille demain est ton jour J ». / J'ai été choquée d'entendre ça / mais je n'avais pas prévu de dire quoi que ce soit. / Dans la matinée, j'ai été traînée et plaquée à terre. / Quand trois femmes se sont assises et m'ont crucifiée sur le sol. / J'ai pleuré jusqu'à ne plus avoir de voix. / La seule chose que j'ai dit c'est,  "Maman, où es-tu?" / Et la seule réponse que j'ai obtenu était "calme, tranquille, ma fille." / La douleur que j'ai vécue était une de celles que / Je n'oublierai jamais pour le reste de ma vie. / Et je ne voudrais pas que la même chose arrive à mes amies. /Cette nuit-là, j'ai eu une nuit sans sommeil. / Je pouvais voir une vieille dame avec beaucoup de lames /le faire encore et encore et encore. / J'ai crié et ma mère arriva en courant pour voir comment j'allais.

Mes parents aimants, est-ce vraiment ce que je méritais ?

Je demande à vous tous, est-ce vraiment ce que je méritais ?

Un poème de  Fouzia Hassan   9 ans

Traduit par Emmanuelle Daubercies

Patrick Gignac

 oeuvre de   Patrick Gignac

Ce tableau de l'artiste canadien Patrick Gignac est un Hommage à toutes les femmes excisées dans leur enfance

 Source : Contre l'excision 

AU NIGER

Les exciseuses nigériennes hors-la-loi

Projet de loi

Le gouvernement nigérien va sanctionner les personnes reconnues d’avoir opéré des mutilations sexuelles génitales. Peines de prison et amendes sont prévues pour les exciseuses qui ne veulent pas déposer leurs couteaux. Une avancée énorme dans un pays où l’excision est taboue.

afrik.com

AU SÉNÉGAL

L’EXCISION AU SÉNÉGAL : DE LA COUTUME A LA LOI

L’excision représente une pratique coutumière bien ancrée dans certaines régions. Mais dans la mesure où par ses effets mutilants, elle entraîne des conséquences psychologiques, physiologiques et gynécologiques sur la victime, une intervention législative était nécessaire afin de préserver l’intégrité physique des femmes exposées à cette intime et douloureuse ablation. Il était devenu urgent de faire de cette pratique localisée et sujette à controverse une infraction en soi, distincte de tout autre.

Monsieur  Babacar NDIAYE

UNICEF  Excision

Ousmane Semene : Moolaadé

« Aujourd’hui encore, l’excision est pratiquée dans 38 des 54 états membres de l’Union Africaine... Quelle que soit la méthode employée, classique ou moderne, exciser est une atteinte à la dignité et à l’intégrité de la femme. Je dédie Moolaadé aux mères, femmes, qui luttent pour abolir cet héritage d’une époque révolue. » 

Sembène Ousmane



Dans un village africain, il est le temps du rituel ancestral de l'excision, considéré comme une purification des femmes. Collé Ardo, seconde épouse de Bathily, un notable du village a, sept ans auparavant, refusé de faire exciser sa fille. Ce matin-là, quatre fillettes se prosternent à ses pieds : elles ont échappé aux exciseuses et lui demandent protection.

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