Paul Pandofli

TOUAREG-PARIS-1900 )

«Oh ! Mes Touaregs ! Quel mystère vous conduit sous vos voiles étranges ? A l'image de votre âme, votre parler berbère est marqué de mots chrétiens, le nom latin immense de péché, celui gracieux des anges, et, à travers les règles musulmanes de votre art, vous faites triompher sur vos objets familiers la croix chrétienne »(C.Kilian 1934 : 155).

Sous ce titre quelque peu énigmatique, nous nous proposons d’entamer ici le décryptage de la représentation que nous nous sommes faite de ce peuple connu sous le nom de Touaregs. Cette représentation n’a rien d’éternel, elle est le résultat d’un processus, d’une construction historique. En ce sens, parler de décryptage c’est d’abord - à grands traits - repérer/baliser ce processus mais aussi, dans le même mouvement, se poser la question du pourquoi. La représentation passée et présente des Touaregs n’est pas gratuite, elle ne correspond pas simplement à un surplus d’exotisme pour Occidentaux désenchantés, elle n’est pas le simple fruit d’un hasard ethnologique. Cette représentation a une efficacité pratique et elle ne peut réellement s’analyser qu’à condition de cerner ses enjeux et ses usages. Qu’à condition, en somme, de se poser cette question en apparence triviale : à quoi sert cette représentation ? Faute de pousser l'analyse jusqu'à ce point, on s'en tiendrait à une simple description de l'image des Touaregs et on passerait sûrement à côté de l'essentiel, on n'analyserait rien. 

Le stéréotype touareg

Les Touaregs bénéficient d’une représentation largement positive, d’un stéréotype fortement valorisé et par là sont distingués des populations «autres» qui leur sont voisines. Soit principalement les populations dites arabes situées au nord du pays touareg et, au sud, les populations «noires» d’Afrique sahélienne, auxquelles s’appliquent généralement des représentations beaucoup plus négatives. Cette valorisation de l’image des Touaregs peut facilement se repérer dans le présent (voir les reportages télévisés comme Ushuaïa ou le magazine Géo). Nous n’en prendrons ici qu’un exemple : le catalogue du magasin Nature et Découvertes (printemps 1999) qui présente aux consommateurs occidentaux des bijoux dits ethniques. L’orfèvrerie touarègue y est bien évidemment présente. Un texte, intitulé «Splendeurs nomades» accompagne la reproduction photographique des bijoux :

«Au bout de la patience, il y a le ciel, disent les Touaregs, nomades épris d’espace et de liberté, sages seigneurs du désert enveloppés d’épais voiles indigo qui les protègent du soleil et du vent. Les bijoux qu’ils cisèlent dans l’argent, métal du prophète, symbole de la pureté, ont l’élégance et la simplicité de ce peuple.» 

On est là en présence d’un stéréotype massif et hors du temps où figurent les principaux thèmes de l’imagerie touarègue : le mystère (voile), le nomadisme assimilé à l’errance et à la liberté, la noblesse, la sagesse et la simplicité attribuées à un peuple censé vivre en osmose avec un milieu naturel difficile. Nous ne nous attarderons pas davantage sur cette image qui à quelques variantes près est présente dans nombre de textes consacrés aux Touaregs. On notera par contre deux de ses conséquences majeures :

        - Du fait même de cette valorisation, les Touaregs ont en quelque sorte monopolisé l’image du nomade saharien. Pour la plupart des Occidentaux une série d’équivalences est ainsi instaurée : Sahara = nomades = Touaregs. Les autres populations sahariennes (nomades et/ou sédentaires) se trouvent ainsi quasiment exclus de notre imaginaire saharien. On notera d’ailleurs qu’au sein même du monde touareg ceux de l’Ahaggar (ou Hoggar) sont particulièrement privilégiés. Un texte de E. F. Gautier, géographe longtemps présenté comme un des meilleurs spécialistes du Sahara, est sur ce point éloquent : «Le sédentaire, au Sahara, est quelque chose comme un corps étranger enkysté ; un coolie noir, fixé à la glèbe […] Le véritable Saharien, l’autochtone enraciné, c’est le nomade, dans l’espèce le Touareg […] ceux qui nous intéressent, les Sahariens du Hoggar, sont peut-être bien les représentants les plus glorieux et les plus caractéristiques du nom » (1935 : 176).

        - Cette première équation en installe une seconde sur le mode de l’évidence. Si le type même du nomade saharien est un Touareg, il est implicitement entendu qu’un Touareg est un nomade, mieux il ne peut être qu’un nomade. Un Touareg sédentaire - comme il en existait déjà dans la société dite traditionnelle - sera toujours plus ou moins présenté comme un «faux»  Touareg, comme un Touareg «inauthentique»  et pensé dans une thématique de la déchéance, de la perte d’une «pureté originelle». (...)

(...) Conclusion 

De nos jours, le stéréotype touareg est encore largement opérant. Qu'on se souvienne de quelle manière un véritable lobby des “amis de la cause touarègue” (cf. Casajus 1995) a soutenu sans aucune distance critique la rébellion touarègue au Mali et au Niger. En juin 1992, les murs de Paris furent ainsi recouverts d'une affiche où sur un visage d'homme voilé s'inscrivait cette interrogation pour le moins problématique “Touaregs. Un peuple doit-il disparaître pour exister ? ” alors que, dans le même temps, sous le patronage de l'association France-Libertés, se déroulait dans le hall du musée de l'Homme une exposition de photographies figeant les Touaregs dans cette représentation stéréotypée qui répond si bien aux désirs et aux intérêts des Occidentaux.

Cette image est également répétée à satiété dans les récits de voyages, livres de photos et autres brochures touristiques. Parfaitement connue par la plupart des individus auxquels elle s'applique, elle est très souvent reprise et réutilisée par ces derniers dans le cadre de stratégies diverses. L'exemple touristique est ici le plus parlant : combien de Sahariens ne doivent-ils pas littéralement se déguiser et jouer au Touareg afin de correspondre au plus près à l'image que veulent retrouver les Occidentaux à la recherche des “hommes bleus”. Dans le contexte fortement inégal du tourisme Nord/Sud s'exprime une violence évidente : pour exister, l'Autre doit encore et toujours se conformer à l'image que nous avons construite de lui.

Or, d'un point de vue historique, ce qui nous paraît central ici est bien la relation triangulaire précédemment évoquée : en aucun cas il n'y a appréhension de l’Autre touareg sans l’intervention de ce second autre représenté pour l’essentiel par les populations arabes d’Afrique du Nord. Le modèle ainsi établi voit deux groupes se distinguer, s’opposer voire se combattre au sein d’un même espace. Dans ce cadre, comme l'a justement relevé M. Kilani (1997), c'est une relation spectrale avec l'autre qui se met en place. Le processus qui amène l’Occidental soit à rapporter l’Autre touareg à lui-même soit, dans le même mouvement, à se projeter dans cet Autre, a pour conséquence principale de séparer cet Autre privilégié, cet Autre “semblable et proche”, de l’Autre stigmatisé et rejeté.

Aussi, il paraît évident qu'une telle stratégie répond in fine, dans le contexte colonial, à un objectif principal : diviser pour mieux régner. En ce sens, nul ne l'a mieux défini que Gallieni dans sa fameuse circulaire du 22-05-1898 : «S'il y a des mœurs et des coutumes à respecter, il y a aussi des haines et des rivalités qu'il faut savoir démêler et utiliser à notre profit en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres.»

Paul  Pandolf  Document intégal en ligne   PDF  Les_Touaregs_et_Nous__une_relation_triangulaire

Du même auteur : La conquête du Sahara