Sahel : et la musique dans tout ça ?

Article publié sur Arte

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Alors que le Mali traverse des moments difficiles, les musiciens du Sahel se retrouvent bombardés, bien souvent malgré eux, experts ou porte-paroles. Opportunité pour les uns, opportunisme des autres … Et la musique dans tout ça ?

 Sahel. Le mot est entré dans notre quotidien avec l’apparition sur nos écrans de bandeaux informatifs qui piquent les pupilles, annonces des tristes événements que traverse le Mali. Mais derrière les bandeaux, pas grand choses à montrer dans nos télés. Des spécialistes improvisés d’une région où seule encore une poignée de chercheurs, journalistes et ONG travaille depuis une dizaine d’années. En mal de sujets et d’images, les médias se sont tournés vers les seules personnes disponibles à peu de frais : les musiciens du Sahel, en particulier du Mali et du Niger. Ceux qui, à la faveur de tournées européennes font escale dans les grandes capitales, tentent de faire la promotion de leurs albums et concerts. Habitués des émissions, colonnes « Musiques du Monde » ou , les griots, rockers et bluesmen africains figurent désormais dans les pages « Actualités internationales ».

En première ligne, les musiciens touaregs. En février 2012, sur leur route pour venir en France, une partie du groupe Tinariwen, originaire du Nord du Mali, participe à un festival à Tamanrasset (Sud Algérie). Le journal Algérie News interviewe le chanteur et guitariste Abdallah Ag Alhousseyni dit « Catastrophe » . Les propos retenus par la rédaction sont hautement politisés. « Catastrophe » semble s’emporter, annoncer son soutien au projet politique de la création d’un Etat de l’Azawad. Naît ce jour-là une autre rumeur tenace : Ibrahim Ag Alhabib, compositeur, guitariste et chanteur charismatique de Tinariwen, aurait rejoint les rangs de la rébellion.

Soumis aux raccourcis et projections occidentales, le rock touareg souffre de l’association « guitare ou kalachnikov, selon la situation ». Les membres de Tinariwen et les proches du groupe comme Lo’Jo auront beau déclarer à maintes reprises qu’Ibrahim est juste resté chez lui pour s’occuper de sa famille et des réfugiés, pris au piège entre les différents fronts armés, rien n’y fait. La belle image de l’ancien rebelle devenu rocker du désert, « mais prêt à reprendre les armes à la moindre occasion », est aussi facile à imprimer dans l’esprit du public que celle de « l’homme bleu qui nomadise sans cesse à travers le vaste Sahara ». Les mauvaises habitudes de storytelling facile, héritées de la couverture du Paris Dakar ont laissé des traces. Quand bien même un musicien se serait engagé clairement aux côtés d’un groupe armé, ce dernier aurait été le premier à communiquer sur cette nouvelle, à coup de flyers numériques ses pages Facebook et sites Internet.

Au delà du petit effet sulfureux sur le lecteur ou l’auditeur occidental lors de son trajet matinal, les conséquences au Sahel sont ubuesques pour les musiciens. Certains medias et sites web au Sud du Mali, en Mauritanie et au Niger s’empressent de relayer leur moindre parole et n’hésitent pas à y glisser quelques engagements fantasmés, ou au moins surestimés. La situation des Touaregs était déjà compliquée depuis le début des événements (plus de 400 000 personnes ont fui le Nord du pays et sont soit réfugiées dans les pays limitrophes, soit déplacées au Sud), elle est désormais infernale.

De Kidal, Tessalit ou Gao, les groupes touaregs ne peuvent plus se rendre à Bamako pour effectuer leurs demandes de visas auprès des ambassades occidentales. L’Etat malien s’est effondré, plus personne pour manier tampons et signatures dans les ministères. Une partie des Terakaft, autre groupe fondateur du blues touareg, est coincé. Certains, touaregs ou non, n’ont pas renouvelé leurs passeports maliens à temps. Impossible d’entrer dans l’espace Schengen ou aux Etats-unis. Une « stratégie des papiers » se met en place. Les musiciens ont parfois à franchir plusieurs frontières, Algérie, Niger, Mauritanie, Tchad, pour obtenir… Un rendez-vous avec un consulat malien à l’étranger, ou un centre culturel occidental qui tentera de les aider. Des musiciens abandonnent la bataille. Une partie des Terakaft, dont l’album sort au même moment en Europe est contraint, comme de nombreux autres musiciens, d’annuler sa tournée, poumon économique qui fait vivre de nombreuses familles alliées au groupe.

 Au sud du Mali, peu de voix s’élèvent dans le milieu artistique pour évoquer la junte militaire, la chute dans des abîmes politiques du pays. Le rappeur Amkoullel lance son SOS qui est rapidement censuré par les autorités en place. Après de longs mois de silence, la chanteuse Oumou Sangaré s’exprime enfin en juillet 2012 et attaque les politiques et militaires maliens. Dans le même article, elle tend la main aux musiciens touaregs pour qu’ils usent de leur notoriété pour transmettre ensemble des messages de paix. Mais peu nombreux sont les artistes qui alors portent ces paroles. Parmi eux, Ballaké Sissoko, qui affirme que « la culture doit pouvoir ramener la paix ».

Le véritable électrochoc se produit le 22 août 2012. Des groupes islamistes armés, qui contrôlent une grande partie du pays, déclarent l’interdiction de la musique. À Kidal, des guitares et des amplis sont détruits, des menaces très sérieuses sont proférées envers les artistes et toute la population du Nord. Beaucoup de jeunes musiciens s’enfuient à Tinzawaten, Bordj Mokhtar et Tamanrasset, où se trouvent depuis longtemps des membres des groupes Tamikrest, Tinariwen, Amanar. Les membres du groupe traditionnel Tartit sont répartis dans des camps de réfugiés au Burkina Faso, Niger et en Mauritanie. Grâce au travail admirable du Label Reaktion et de Glitterhouse, est publiée la compilation Songs For Desert Refugees à laquelle participe notamment le Touareg nigérien Bombino, « Jimi Hendrix d’Agadez ». Alors qu’il prépare son nouvel album, produit par The Black Keys, il annonce s’opposer à tout extrémisme et s’engage contre l’interdiction de la musique. Il sera le seul artiste touareg à s’exprimer ainsi pendant de longs mois. D’autres déclarent que de toute manière, la situation n’est pas propice à jouer de la musique.

 

Au Sud la situation politique se dégrade. Le pouvoir est un jeu de billard à 3 bandes identifiées. Les artistes restés fidèles à l’ancien président déchu Amadou Toumani Touré n’acceptent de parler qu’en loges des salles de concert, sans médias. D’autres ne s’expriment que via des représentants de la grande diaspora malienne en France qui commencent à êtres invités sur les plateaux TV. D’autres enfin lancent de multiples initiatives de « grands concerts pour la paix » qui n’aboutissent jamais.

Cheick Tidiane Seck, compagnon de pratiquement toutes les grandes routes musicales maliennes depuis 30 ans, a alors le rôle de grand frère. Avec une énergie incroyable, le soutien d’associations de la diaspora malienne en France, il parvient presque à mettre d’accord les grandes figures de la musique du Mali Ba (Grand Mali). Le 22 septembre 2012, il organise à Montreuil un concert géant pour la paix où toute la nuit durant se succèdent 40 artistes sur scène. Y compris quelques Touaregs qui accompagnent Sidi Ag Issa du groupe Tiwitin.

Les médias Français et Anglo-Saxons s’emballent sur le phénomène de la musique malienne, de ses hommes et femmes qui créent un pont entre les cultures et s’expriment plus librement que les politiques ou les représentants des groupes armés.

Tandis que certains producteurs occidentaux s’inquiètent de voir leurs artistes associés à des discours politiques, d’autres y voient une superbe opportunité de lancer  -voire relancer- des carrières. Les initiatives éclosent de toutes parts « Pour La Paix au Mali ». Les productions donnent l’impression que tous les musiciens se tiennent la main dans un joyeux esprit de réconciliation nationale… Sauf que… Les musiciens du grand nord maliens sont complètement absents de ces initiatives. On trouve quelques représentants de Gao et Tombouctou, mais aucun groupe de Kidal, Tessalit ou des autres localités. On entend des artistes du Sud parler du Nord, mais de quel Nord ? Ségou et Mopti sont bien au Nord de Bamako, mais loin des confins où sont nés certains des styles musicaux qui représentent le plus le Mali à l’étranger.

Des initiatives musicales, nées bien avant les événements, deviennent involontairement des tribunes politiques. C’est le cas de Sahara Soul, une tournée européenne qui réunit Bassekou Kouyaté, Tamikrest, et Sidi Touré, tous originaires du Nord du Mali, Songai et touaregs.

Sur scène le concert symbolise, aux yeux des caméras, un message de paix. Mais en coulisses se met en place un véritable théâtre politique : les journalistes ne s’intéressent que peu aux grands artistes présents et à leurs musiques, et les poussent dans leurs retranchements, les forcent - pour certains - à s’exprimer sur la situation. En coulisses également, certains producteurs qui ne font pas partie de cette aventure s’invitent avec leurs artistes et jouent des coudes avec les organisateurs de Sahara Soul pour que leurs protégés montent sur scène et figurent sur cette « belle photo de paix » éclairée par les lumières de dizaines de médias.

Au milieu de ces quelques opportunismes déplacés, se produisent de belles rencontres entre des musiciens et un public occidental qui à la faveur d’une guerre, découvre la diversité de la musique au Sahel, écoute notamment le sons et le sens de la musique de Sidikiba Coulibaly.

Au milieu de ces flots de paroles d’actualités guerrières, puissent ces lumières médiatiques offrir aux artistes du Sahel d’avoir, enfin, de nombreuses tribunes et scènes pour s’exprimer.

Arnaud Contreras   Le 16/03/2013

Photo © Arnaud Contreras

À lire, à écouter :

Réfugiés du Mali, La charia ou l'exode, sur France Culture 

Le Sahel en Musicolor, sur Libération

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