Pour une véritable Transition en 2013

Pr Issa N’DIAYE

Le 25 juillet 2013

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Faut-il désespérer des élites maliennes actuelles et surtout de sa classe politique ?

OUI, il faut absolument s'en alarmer !

A observer le déroulement de la campagne, à l'occasion des élections présidentielles du 28 juillet prochain, l'étalage  voire l'indécence  des moyens mobilisés par certains candidats, les longs cortèges de véhicules flambants neufs de luxe dont le prix unitaire donne le vertige, la multitude de motos distribuées aux jeunes, la location de canaux satellitaires pour retransmettre les meetings sur certaines télévisions privées, la pratique généralisée de l'achat des consciences pourtant formellement interdits par le Code électoral malien, le rachat des numéros des cartes Nina probablement à des fins de manipulation informatique des résultats par des informaticiens hautement initiés et achetés eux aussi à prix d’or, les discours insipides et les programmes électoraux vagues à souhait, les promesses faites sans lendemain, les mêmes pratiques faites par les mêmes hommes ne poussent guère à l'optimisme.

A quoi vont servir ces élections?  Que vont-elles apporter aux populations désespérées par leurs élites ? En quoi vont-elles changer le destin des Maliennes et des Maliennes ?

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Le cri du Peuple

Le fait le plus inquiétant concernant les élites actuelles, c'est le refus de s'interroger sur la gravité de la situation, leur insouciance dans leur ruée vers le pouvoir, un pouvoir en réalité aujourd’hui détenu par la France et que cette dernière ne veut confier qu'à des mains dévouées. L'acharnement à organiser des élections dictées à un Président intérimaire, instrument docile aux mains des occidentaux, dans des conditions ubuesques, laisse présager que le choix final du nouvel élu leur reviendra. L'encadrement informatisé du processus électoral et du traitement informatique des résultats par la France en est une preuve supplémentaire. Le reste relève de la cosmétique politique. Depuis l'intervention de la CEDEAO et de la France, le Mali a perdu toute souveraineté. Le nouveau Président élu pourra-t-il la rétablir ? Il est permis d'en douter !

Mais revenons à nos élites maliennes actuelles, à leur cécité politique et intellectuelle et à leur lourde responsabilité dans la tragédie actuelle vécue par les populations maliennes.

Nous avions, dans un article déjà publié, « les perroquets de la démocratie », largement montré que l'indépendance théorique des Africains est la condition indispensable de leur devenir. Sans cette maîtrise intellectuelle et théorique, ils n'ont aucune chance de conduire eux-mêmes leur propre destin.

Deux arguments massue ont été utilisés à profusion pour justifier l'intervention française et étrangère au Mali et la tenue coûte que coûte des élections. Ils furent repris en chœur sans discernement par une bonne partie des élites maliennes et africaines.

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Tout fut affaire de lutte contre le terrorisme islamiste  armé, surgi du néant des fonds de la barbarie à leur entendement. Mais d'où vient-il ? Comment a-t-il été créé ? Par Qui ? Comment et par qui a-t-il été financé ? Menaçait-il réellement Bamako ? Comment et où ses principaux chefs ont-ils pu disparaître comme par enchantement ? Questions sans réponses à l'heure actuelle. Mais l'Histoire ne manquera pas d'y répondre en mettant à jour toutes les techniques de manipulation de masse dont les peuples maliens, africains et européens ont été victimes.

La propagande a cependant bien marché. Ce fut une aubaine à la fois pour la France et pour la classe politique malienne au pouvoir. Les djihadistes ont eu le dos assez large pour tout prendre à leur compte. La France magnanime et généreuse est venue sauver in extremis le peuple malien hagard et en débandade. Bravo Tonton Hollande et vive la France ! Même si le ton a beaucoup changé depuis ce qui arrive à Kidal où parade le MLNA victorieux à Ouagadougou. Le masque français est tombé. Les Maliens ont commencé à sortir de leur torpeur mais pas leurs élites politiques qui doivent leur survie à l'intervention française. La bataille pour Kidal ne fait que commencer. Elle durera longtemps et continuera à sacrifier des vies innocentes pour encore bien des années.

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Main basse sur le Mali

La classe politique au pouvoir emboucha vite la trompette. Maudits soient les djihadistes ? Non vraiment pas ! Quel service ils ont ainsi rendu ! Elle joue à l'innocence violentée comme si elle n'avait aucune responsabilité dans le désastre survenu. N'était-elle pas impliquée en partie dans les trafics de drogue et dans des activités juteuses en tous genres ? Derrière la charia se cachaient des espèces sonnantes et trébuchantes ! La privatisation de l’État, la corruption généralisée, le pillage et le gaspillage des biens publics, l'impunité instituée en système, le clientélisme politique et autres trafics d'influence, la mafia des marchés publics, les recrutements frauduleux à la fonction publique, les spéculations foncières et immobilières, le bradage des terres agricoles et des réserves foncières communales aux multinationales étrangères et aux industries minières, tout cela a fait pschitt !!! Pas question d'un audit national. On oublie tout. On prend les mêmes et on recommence avec la bénédiction des Occidentaux  et de la CEDEAO. Le système qui a provoqué la tragédie actuelle est remis en selle avec les hommes qui s'en sont servi deux décennies durant.

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20 ans de mauvaise gestion ...

Le second argument massue repris à tue-tête par la classe politique malienne à la suite de ses mentors occidentaux, c'est la tenue des élections présidentielle au plus vite. Il faut en finir, dit-on, avec la transition pour donner une légitimité au pouvoir existant. C'est après avoir violenté la Constitution malienne, fabriqué de toute pièce et imposé un gouvernement de transition que l'on s'interroge maintenant sur sa légitimité. A-t-on donc jusque là fonctionné dans l'illégitimité ? Imposer des élections présidentielles dans les conditions et délais fixés de manière « intraitable » donnerait-il une onction de légitimité au nouveau président « démocratiquement » élu ? Est-il démocratique d'imposer des élections à un autre pays sans même demander l'avis de ses populations ?

Dans un article intitulé « What the world got wrong in Ivory Coast » publié dans le Foreign Policy review, l'ancien Président sud-africain Thabo Mbeki, examine ce qu’il a appelé l’échec de la communauté internationale en Côte d’Ivoire. Dans une analyse intellectuelle courageuse et un argumentaire politique lucide, il y souligne les conséquences désastreuses d'une élection dans un pays déchiré. Ce qui se passe actuellement en Côte d'Ivoire lui a largement donné raison. Surtout que l'on sait aujourd'hui pourquoi et comment Gabgo a été de fait démis et expédié à la CPI bien qu'ayant remporté les élections avec plus de 200.000 voix selon des sources françaises. L'ONU et la Communauté Internationale avaient pourtant avalisé des résultats électoraux visiblement faux. Cela mérite réflexion de la part des africains et surtout des Maliens.

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Dans un discours prononcé à l'Université du Cap occidental dans le cadre de la Conférence « Réflexions sur le maintien de la paix, la souveraineté des États et la gouvernance démocratique en Afrique », Mbeki projetait le désastre prévisible après l'intervention militaire occidentale en Libye. Les analyses développées à l'occasion, donnent bien des éclairages et indiquent la voie courageuse que doit être celle des intellectuels et politiques africains pour forger leur autonomie de pensée et d'analyse susceptible de conditionner l'indépendance véritable de l'Afrique.

De simples élections dictées, organisées, supervisées, centralisées et traitées par des informaticiens français suffiront-elles à légitimer le nouvel élu,  avec une liste électorale ignorant de nombreux citoyens, avec une insécurité résiduelle qui ne garantira pas la tenue d'élections sur l'ensemble du territoire national malien ? Quel pays souverain accepterait-il des élections dans ces conditions là ?

Il est clair que quelque part il y a une trahison manifeste de son propre peuple par les élites maliennes actuelles. Des problèmes graves et profonds existent dans ce pays. Il faut les régler. Des élections organisées dans la précipitation ne les résoudront pas pour autant. Il faut oser les affronter de face. C'est le devoir sacré des Maliennes et des Maliens. Quel que soit  l'élu, il ne saurait faire l'impasse sur ces questions fondamentales au risque d'ouvrir une longue période d'incertitudes et de graves crises sociales. Les populations maliennes n'accepteront plus d'être gouvernées comme auparavant par une classe politique apatride et prédatrice. Il faut en finir avec la 3ème  république malienne. Il faut des changements radicaux au niveau du système et des hommes en place. Il n'y a rien de nouveau à attendre de l'élite politique actuelle. Pour ce faire, il faut obligatoirement passer par une nouvelle et véritable transition, absolument différente des précédentes.

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Aucun président élu, au sortir des prochaines élections, n'aura la légitimité nécessaire pour traiter les questions nationales actuelles. Personne ne saurait engager le peuple malien à sa place et surtout sous injonction étrangère. Ce pays est assis sur un baril de poudre par la faute de ses élites. On ne saurait régler durablement les problèmes nationaux sans donner la parole aux populations. Il nous faut construire une dynamique des « assises nationales souveraines ».

Il ne s'agira point pour les élites de se coopter entre elles dans le cadre d'une conférence nationale classique. Il faut un véritable débat national sans tabou sur toutes les questions d’intérêt national, depuis le plus petit village du fin fond du Mali, impliquant toutes les communautés dans leur lieu de vie, dans les communes rurales et urbaines, dans les cercles et régions et ainsi de suite jusqu'au niveau national. Il conviendra aux populations elles-mêmes de débattre de leurs propres préoccupations, de désigner leurs représentants et porte paroles, de faire émerger ainsi un nouveau leadership social et politique. Le consensus national réalisé au terme de ces assises où toutes les questions seront abordées sans détour, servira de cadre à la nouvelle transition. Le nouveau système politique conçu avec la participation populaire définira une nouvelle constitution avec une nouvelle architecture où l'exercice du pouvoir sera partagé et équilibré, où les populations pourront interpeller et démettre  au besoin et à tout moment les élus. Le contrôle populaire permanent veillera à assurer la transparence et la rigueur dans la conduite des affaires publiques. Les vertus qui ont fait la renommée de nos civilisations seront ainsi restaurées et serviront de socle à l'exercice citoyen.

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Kidal , la poudrière

Peut-on être optimiste au regard des constats actuels dans la fièvre électorale du moment ? Il ne faut guère se faire d'illusions.

On est tenté de rire de la dénonciation vigoureuse de certaines organisations islamiques et leaders religieux par ceux-là mêmes qui leur avaient largement fait appel deux décennies durant, pour les aider à anesthésier la conscience des Maliennes et des Maliens et les fossiliser dans une soumission aveugle qui explique en partie ce qui nous est arrivé. Ils les courtisaient et étaient tous là et au premier rang lors des meetings qu’ils organisaient, envieux de leur capacité de mobilisation, eux que les foules fuyaient.

Il est de même de leur dénonciation des fraudes programmées selon eux alors qu’ils ont toujours triché et massivement à toutes les élections passées. Il fait se souvenir de l’indignation du Président de la Cour constitutionnelle lors dune élection passée où il affirmait sans ambages que le Mali n’avait jamais connu autant de fraudes électorales et en toute impunité. Cela changera-t-il ? On n’est sûr de rien !

Ridicules aussi les slogans où l’on promet un Mali nouveau au sortir des élections à venir. Peut-on faire de nouveau avec des vieux caïmans qui infestent le marigot politique malien ? Peut-on compter sur les nouveaux jeunes crocodiles qui y ont fait école et paraissent déjà formatés par le système maffieux mis en place et pompeusement qualifié de démocratique ?

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Kidal  , les élections font débat

Ce qui importe avant tout, c'est de barrer aujourd'hui et maintenant la route du pouvoir à tous ceux qui, coalisés au sein du FDR et de ses démembrements, ont une responsabilité lourde dans la faillite actuelle du pays. Les sommes colossales d'argent détournées des caisses publiques et qui servent de trésor de campagne n'y feront rien si les populations se mobilisent pour leur dire non ! La pression et la mobilisation populaires doivent aussi obliger le nouvel élu à emprunter le chemin des assises nationales souveraines, seule planche de salut.

Il ne faut surtout pas laisser aux politiciens le soin de se coopter entre eux et de se partager le gâteau du pouvoir au nom d'un prétendu consensus dont on connait aujourd'hui les conséquences.

Le nouveau pouvoir élu verra-t-il le retour sur la scène nationale des mêmes hommes et des mêmes pratiques ?

Le désastre actuel servira-t-il d'aiguillon pour un sursaut national ?

Sommes nous en train de devenir un pays de  « minables » au regard du passé glorieux dont nous nous revendiquons souvent bruyamment ?

Pourquoi et comment avons-nous si piteusement détalé devant l’ennemi, nous qui chantons quotidiennement dans notre hymne national que nous sommes « Debout sur les remparts » ?

Qu’avons-nous fait du Mali que nous a légué Modibo Keita ?

Notre lâcheté collective nous a conduit visiblement à l'impasse.

Cessons de  nous en remettre au destin.

Il nous faut à présent nous assumer ou périr de honte !

Pr Issa N’DIAYE

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Le Mali va mal, sa musique aussi

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