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Regard sur le documentaire « Loin du désert » de Jade Mietton

by Coup de soleil en Rhône-Alpes   03 -01-2017t

Jade Mietton est une jeune femme de la région lyonnaise qui est photographe et réalisatrice de documentaires. Très jeune (en 2003), elle est devenue amoureuse du désert saharien et de la culture touarègue, principalement dans la région de Djanet, au Sud algérien mais aussi au Niger. Il y a évidemment une grande difficulté, de nos jours et pour une jeune femme française, à évoluer dans ces régions. Dans son film documentaire Loin du désert (2015), Jade Mietton a choisi une solution tout à fait intéressante pour satisfaire son intérêt et le nôtre à l’égard des gens originaires de cette région.
Elle a pris contact avec quatre jeunes hommes (entre trente et quarante ans) qui en sont partis pour venir s’installer (provisoirement ? c’est difficile à dire) en France et pas seulement dans la région lyonnaise puisque l’un d’entre eux, Agdal, vit depuis quatre ans à Toulouse d’où il essaie de maintenir quelques relations touristiques entre la France et le Niger. Ils sont tous les quatre des Kel Tamasheq, c’est-à-dire des hommes qui parlent le tamasheq, et trois d’entre eux viennent du sud de l’Algérie.

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Nabil Baly OTHMANi

Il serait réducteur de ne voir dans " Loin du désert " qu’une sorte de reportage journalistique, ou même ethnographique. Le travail de la réalisatrice aboutit à de véritables portraits, subtilement détaillés, très divers mais tous les quatre attachants. Elle y parvient avec peu de moyens apparents mais beaucoup de talent, à travers les images filmiques montées intelligemment, grâce à un art discret de susciter leur parole et de l’enregistrer. On n’en finit pas d’être à la fois charmé et captivé par tout ce que le film nous permet de comprendre, à la fois sur ses personnages (bien réels, il n’y a en tout cela aucune fiction !), sur leur motivations et sur leurs pensées, mais aussi, de ce fait même, sur ce pays qu’ils ont quitté en raisons des problèmes énormes qui aujourd’hui y rendent la vie presque impossible. A signaler pourtant que l’un d’eux, Kader, est parti pour l’amour d’une Française et l’a épousée !
Du côté des « personnages », ce qui l’emporte est une sorte de sérénité joyeuse, qu’on peut juger inattendue voire inespérée dans leur situation. Par rapport à ce qui se produit de façon beaucoup plus habituelle et qui est évidemment d’une grande tristesse, il n’y a chez ces quatre Touaregs pas la moindre trace ni d’agressivité ni de gémissement. Chacun a utilisé le peu de compétence qu’il avait pour se mettre au travail ou se prépare à le faire, c’est le cas d’un autre Kader, devenu infirmier après avoir été guide aux beaux jours du tourisme et sur le point de venir en France où il compte bien se rendre utile en pratiquant son deuxième métier.

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Kader –Labza- AHMID

Parce qu’on la sent sincère, la parole de ces jeunes hommes est convaincante. L’un des plus avancés sur le sens qu’il veut donner à sa présence en France est le musicien Nabil, qui vit à Grenoble et dont le bonheur consiste à faire connaître la musique de son pays. Il est issu d’une lignée de musiciens touaregs célèbres en leur temps et joue lui-même de la guitare et du oud (luth), comme son père Baly Othmani.
Tout porte à croire que leur vie matérielle, si elle est à peu près assurée, n’a rien de flamboyant, mais il est clair qu’ils n’ont pas l’intention d’aider la réalisatrice à faire un reportage sur leur condition sociale et ses éventuelles difficultés. A entendre parler ces jeunes hommes, nous ne sommes pas dans la sociologie au sens courant du mot, nous entrons en contact avec des êtres intelligents et sensibles, qui font de leur mieux pour nous dire ce qu’ils ressentent —et nous constatons alors l’absence de tous les clichés qui sont si l’on peut dire notre pain quotidien sur la recherche d’identité et la difficulté pour « l’exilé » de définir son appartenance. L’un d’entre eux explique très clairement et très simplement que là où il se trouve, là est son pays, aussi longtemps qu’il y vit. Faut-il penser que le mode de vie nomade qui fut en tout cas celui de leurs ancêtres leur permet d’éviter les discours sur l’attachement nostalgique à la terre natale et le désir de retour aux fameuses « racines » ?

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Agdal WAISSAN

Pour autant on ne doit pas les imaginer comme vivant béatement dans la quiétude de l’instant présent. Il est évident qu’ils oublient d’autant moins leur pays d’origine que celui-ci est en pleine crise—crise économique dira-t-on mais qui pourrait nier que la survie d’une culture dépend de ses bases matérielles, même si elle n’en dépend pas uniquement. Le film fait état mais d’une manière encore une fois très personnalisée du grave problème posé par la disparition du tourisme due au terrorisme des bandes armées (prises d’otage etc.) Or le tourisme, avec toutes ses activités dérivées, était la principale sinon l’unique source de revenus des Touaregs depuis quelques décennies. On a déjà parlé de Kader qui était guide, et qui a dû devenir infirmier dans un dispensaire.
Que penser de la découverte de l’or, tout à fait récente, dans ces mêmes régions ? Certains ont pu fort heureusement en profiter, cependant les propos que nous entendons ne laissent guère d’illusion : cet or, qu’on trouve en surface, ne peut manquer d’être vite épuisé. Et pour ce qui est d’une recherche plus profonde, mieux organisée, elle fait sans doute déjà l’objet de projets, étatiques ou autres, qui font qu’au bout du compte, la population ordinaire ne manquera pas d’être spoliée.

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Kader ASSOUF

Les jeunes gens que nous voyons et entendons sont très discrets sur leur désir d’un retour qui est pourtant sensible au spectateur mais dont on ne voit guère, à court terme en tout cas, la possibilité. L’un d’entre eux parle d’un équilibre entre ses deux appartenances, et l’on devine que c’est dans cette recherche qu’il vit, sans pourtant la dramatiser. La réalisatrice du film dit à quel point la fréquentation de ses amis touaregs est pour elle une source de sérénité.

Denise BRAHIMI