Jean-Amrouche-phono

"L’homme ne peut vivre s’il ne s’accepte tel qu’il est,
s’il ne se sent pas accepté par la société où il vit,
s’il ne peut avouer son nom. "

Jean Amrouche

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Jean Amrouche

LE COMBAT ALGÉRIEN

À l’homme le plus pauvre / à celui qui va demi-nu sous le soleil dans le vent / la pluie ou la neige / à celui qui depuis sa / naissance n’a jamais eu / le ventre plein / On ne peut cependant ôter ni son nom / ni la chanson de sa langue natale / ni ses souvenirs ni ses rêves / On ne peut l’arracher à sa patrie ni lui arracher sa / patrie. /Pauvre affamé nu il est riche / malgré tout de son nom / d’une patrie terrestre son domaine / et d’un trésor de fables et d’images que la langue /  des aïeux porte en son flux comme un fleuve porte / la vie.

Aux Algériens on a tout pris / la patrie avec le nom / le langage avec les divines sentences / de sagesse qui règlent la marche de l’homme / depuis le berceau / jusqu’à la tombe / la terre avec les blés les sources avec les jardins / le pain de bouche et le pain de l’âme/ l’honneur / la grâce de vivre comme enfant de Dieu frère des
hommes / sous le soleil dans le vent la pluie et la neige.

On a jeté les Algériens hors de toute patrie humaine / on les a fait orphelin / son les a fait prisonniers d’un présent sans mémoire / et sans avenir/ les exilant parmi leurs tombes de la terre des / ancêtres de leur histoire de leur langage et de la/ liberté.

Ainsi / réduits à merci / courbés dans la cendre sous le gant du maître / colonial / il semblait à ce dernier que son dessein allait / s’accomplir. / que l’Algérien en avait oublié son nom son langage /  et l’antique souche humaine qui reverdissait / libre sous le soleil dans le vent la pluie et la neige / en lui.

Mais on peut affamer les corps / on peut battre les volontés / mater la fierté la plus dure sur l’enclume du mépris / on ne peut assécher les sources profondes / où l’âme orpheline par mille radicelles invisibles / suce le lait de la liberté.

On avait prononcé les plus hautes paroles de fraternité / on avait fait les plus saintes promesses.

Algériens, disait-on, à défaut d’une patrie naturelle / perdue / voici la patrie la plus belle / la France / chevelue de forêts profondes hérissée de cheminées / d’usines / lourde de gloire de travaux et de villes /de sanctuaires / toute dorée de moissons immenses ondulant au / vent de l’Histoire comme la mer

Algériens, disait-on, acceptez le plus royal des dons /ce langage / le plus doux le plus limpide et le plus juste vêtement / de l’esprit.

Mais on leur a pris la patrie de leurs pères / on ne les a pas reçu à la table de la France / Longue fut l’épreuve du mensonge et de la promesse / non tenue / d’une espérance inassouvie / longue amère / trempée dans les sueurs de l’attente déçue / dans l’enfer de la parole trahie / dans le sang des révoltes écrasées / comme vendanges d’hommes.

Alors vint une grande saison de l’histoire / portant dans ses flancs une cargaison d’enfants / indomptés / qui parlèrent un nouveau langage / et le tonnerre d’une fureur sacrée  /on ne nous trahira plus / on ne nous mentira plus / on ne nous fera pas prendre des vessies peintes / de bleu de blanc et de rouge / pour les lanternes de la liberté / nous voulons habiter notre nom / vivre ou mourir sur notre terre mère / nous ne voulons pas d’une patrie marâtre / et des riches reliefs de ses festins.

Nous voulons la patrie de nos pères / la langue de nos pères / la mélodie de nos songes et de nos chants /sur nos berceaux et sur nos tombes / Nous ne voulons plus errer en exil / dans le présent sans mémoire et sans avenir / Ici et maintenant / nous voulons / libre à jamais sous le soleil dans le vent / la pluie ou la neige / notre patrie : l’Algérie.

Jean Amrouche

 

 

« Je considère toujours qu’il est honorable d’être Français. Il n’est pas question, pour moi, de renier et encore moins de haïr la France, patrie de mon esprit et d’une part de mon âme. Mais il y a la France, celle d’Europe la France tout court et l’autre, celle dont le système colonial a fait un simulacre qui est proprement la négation de la France. »

Jean Amrouche

 

 

Étoile secrète (Poésie) – Mirages, Tunis, 1937

J’ai respiré la chair du monde et le monde dansait en moi, j’étais à l’unisson de la sève, à l’unisson des eaux courantes, de la respiration de la mer. J’étais plein du rêve des plantes, des collines ensommeillées comme des femmes après l’amour.

Jean Amrouche