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Abdallah Oumbadougou

Abdallah Oumbadougou

François Bensignor

Héros de la musique touareg, Abdallah Oumbadougou présente son nouvel album, Zozodinga. Il rassemble des chansons inspirées des événements vécus au cours des six dernières années par sa communauté au nord du Niger. Enregistré par le collectif français Culture et Résistance, qui l’accompagne et le soutient depuis l’aventure Desert Rebel , ses chansons abordent les questions préoccupantes auxquelles sont confrontés les Touaregs et autres nomades du Sahara, et dont Abdallah nous offre un éclairage lucide et concerné.

Le Nigérien Abdallah Oumbadougou est un pionnier du blues rock touareg. Au même titre que les Maliens du groupe Tinariwen, il est l’un des inventeurs de cette musique illustrée aujourd’hui par de nombreux musiciens du désert : Bombino (disciple d’Abdallah), Tamikrest, Terakaft, Tidawt, Toumast et autres Atri N’Assouf. Ces groupes, qui évoluent en Europe, s’apprécient et se côtoient volontiers. Pas un musicien ne manquerait le concert d’un autre, lequel bien souvent l’invite à participer au spectacle. Musicalement, Abdallah Oumbadougou se démarque, notamment de Tinariwen, grâce au fructueux compagnonnage qu’il entretient avec Daniel Jamet, depuis le projet Desert Rebel. Réalisateur artistique de l’album Zozodinga, ce dernier, l’un des piliers de feu la Mano Negra, apporte sa marque, façonnant la direction musicale d’un disque parfaitement réussi, dans des couleurs parfois délibérément rock.

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Abdallah Oumbadougou fait partie des anciens et l’on respecte son autorité morale. Chacun connaît son expérience et c’est non sans une certaine admiration qu’est évoqué son parcours. Dans les années quatre-vingt, les gouvernements malien et nigérien, hostiles à l’unité et à la reconnaissance des Touaregs, les chassaient des zones de nomadisme où depuis des générations circulaient clans et familles à travers le Sahara. Aux yeux des Algériens, les jeunes exilés qui hantaient les abords des villes en quête de travail, grattant la guitare autour d’un petit foyer creusé à même le sol pour faire le thé amer, n’étaient que des chômeurs. D’où le terme “ ishumar” désignant la musique qu’ils jouaient sur des guitares de fortune. Appelés en Libye, nombre de jeunes Touaregs allaient être enrôlés par l’ex-guide Kadhafi au profit de son jihad. Beaucoup d’entre eux y laissèrent la vie. Et dans les camps d’entraînement, les jeunes combattants de la cause touareg apprirent à manier tour à tour la Kalashnikov et la guitare électrique.

Durant les cinq années de guerre de résistance au Niger (de 1990 à 1995), les chansons d’Abdallah Oumbadougou ont fourni des messages aux unités de combattants touaregs éparpillées dans le désert. Elles ont permis d’informer les familles sur leurs positions, facilitant le ravitaillement des petits groupes mobiles. Elles ont consolidé l’espoir et la détermination au sein des clans. Elles ont aussi contribué à l’unification des différents groupes armés contre la dictature nigérienne. Avec la fin de la grande rébellion, les pressions militaires et politiques s’étant relâchées, elles n’ont cessé d’exhorter à la construction d’un avenir pour les générations futures.

Sorti de la clandestinité, Abdallah retrouve sa famille à Agadez. Dès lors, sa guitare va remplacer son arme, définitivement. De sa voix, bien connue pour avoir fait le tour des campements du désert sur des cassettes dupliquées à la main, il prône l’unité. Opposé au morcellement en factions ralliées à quelques chefs rebelles, il ne soutient aucun parti, si ce n’est celui de la culture, de l’art et de la poésie. Le peu d’argent qu’il touche grâce à sa musique sert à l’éducation des jeunes générations de Touaregs. Grandis aux abords des villes, la plupart d’entre eux sont frappés de désœuvrement : pas d’école, des pâturages desséchés, des animaux toujours plus maigres, et puis le vent de sable cinglant du désert… Pour eux, Abdallah Oumbadougou crée deux petites écoles de musique, la première à Arlit en 2000, la deuxième en 2003 à Agadez, où vit la moitié de sa famille.

 

C’est là qu’a vraiment démarré l’aventure Desert Rebel. Initié par l’“activiste culturelv” Farid Merabet, actuel directeur du développement et des relations extérieures d’Afric.tv, et le cinéaste François Bergeron, ce projet solidaire réunit des membres du groupe d’Abdallah, Tagueyt Takrist Nakal (Construire le pays, fondé en 1987 en Libye), avec Daniel Jamet, ex-guitariste soliste de la Mano Negra, Amazigh Kateb, ex-chanteur de Gnawa Diffusion, et Guizmo, chanteur du groupe Tryo. En 2005 et 2006, Desert Rebel sensibilise les publics du monde à la question touareg par ses concerts internationaux, accompagné d’un disque puissant et d’un film, signé François Bergeron, témoin de l’aventure. Dans ce film, les principaux acteurs de la rébellion touareg au Niger relisent l’Histoire de leur point de vue. Mais la nouvelle insurrection de 2007 au Nord-Niger change la donne. Abdallah, menacé, doit rester en Europe alors que ses musiciens sont au pays. Le coup d’État de février 2010 destituant le président Mamadou Tandja, qui voulait changer la Constitution pour rester au pouvoir contre l’avis de tous, est un soulagement. Avec l’arrivée d’un Touareg au poste de Premier ministre, les populations du désert se sentent enfin représentées.

 

Dans son album Zozodinga, plusieurs chansons d’Abdallah Oumbadougou reprennent un thème qui lui est cher : la nécessité de l’union des peuples touaregs. C’est le cas de Alaghat toumast (Nation touareg) ou de Gechi Charbi, un appel aux Touaregs afin qu’ils prennent en main leur destin et libèrent les terres qui appartiennent à leurs ancêtres. D’autres chansons réclament la paix. Sans cette paix, dit Abdallah, il n’y a pas de remède au désespoir de son peuple, confronté à l’avancée du désert, aux sécheresses successives décimant le cheptel, à la cupidité prédatrice des exploitants miniers, aux stratégies géopolitiques des grandes puissances… Les moyens susceptibles de calmer la souffrance des nomades sont à portée de main. Encore faut-il la volonté de les mettre en œuvre. De nouvelles thématiques concernant l’environnement et la survie des Touaregs prennent également une importance particulière dans ce disque. Le chanteur s’en explique

 En 1995, Abdallah Oumbadougou est autorisé à réintégrer son pays. Plus de 2000 personnes seront présentes lors de son premier concert à Niamey, cette année là. C'est ainsi qu'il réalise être un grand chanteur populaire auprès de tous les Nigériens.

Abdallah Oumbadougou :

Dans mes dernières chansons, je ne parle pas que du Niger et des Touaregs, mais des problèmes que connaît toute l’Afrique. Quand j’ai écrit Imidiwan, par exemple, je ne pensais pas que la révolution des peuples arabes ou les émeutes dans certains pays seraient aussi rapides. Mais j’avais compris qu’un jour les peuples se réveilleraient pour ‘ dégage r’ leurs dirigeants dictateurs et corrompus. "‘ Imidiwan " veut dire " les amis ". Ma chanson dit :

" Mes amis révolutionnaires, aujourd’hui la montagne a chaud et elle a besoin de vous. Elle a besoin de vous, car des choses s’y passent et vos amis ont besoin de votre soutien. "

C’est une chanson révolutionnaire. Elle parle de l’attaque de Iferouane au début de la dernière rébellion en 2007. Mais elle évoque aussi des humains qui ne se sentent plus libres. Je revendique des droits non seulement pour les Touaregs mais pour tous les nomades et tous les peuples qui se sentent opprimés.”

Lors de notre dernière rencontre, vous parliez de la situation catastrophique de la sécheresse, et du déni du gouvernement de l’époque. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Abdallah Oumbadougou :

Rien n’a changé. Les gens sont toujours dans la même situation qu’avant. Mais il y a de l’espoir par rapport aux nouvelles autorités qui ont renversé Tandja. Nous attendons beaucoup d’elles. Une des raisons qui nous donnent de l’espoir est que le Premier ministre est un Touareg qui vient de l’Aïr. Mais la ville d’Arlit est toujours dans la même situation. Ses habitants vivent en sursis. Il y a quelque temps, un troupeau de chameaux a bu de l’eau qui avait été en contact avec des déchets radioactifs. Tous sont morts. Les gens qui vivent à Arlit sont suicidaires : le fait d’habiter près des exploitations d’uranium est très dangereux. Les effets sur la santé sont épouvantables !”

La catastrophe de Fukushima a-t-elle permis aux nouveaux dirigeants de prendre davantage conscience sur les dangers de l’uranium ?

Abdallah Oumbadougou :

Je ne suis pas informé de ce que pensent les autorités nigériennes par rapport au problème du Japon. Mais ce qui est sûr, c’est que la population locale a pris conscience en voyant à la télévision le tsunami et les images de Fukushima. Les gens comprennent mieux pourquoi ils sont malades. Ils comprennent aussi que l’uranium exploité par Areva est primordial pour alimenter en électricité des millions de Français. Le paradoxe est que, malgré toutes les richesses exploitées, on n’a toujours pas d’eau courante ni d’électricité dans ces régions riches en uranium. Rien n’a changé pour les populations locales depuis le début de l’exploitation de l’uranium dans les années soixante-dix, sauf qu’aujourd’hui beaucoup d’habitants sont irradiés. Ils ont des maladies qui n’existaient pas avant. C’est un fait !

Même les routes qui servent à acheminer le yellow cake ou les déchets sont en mauvais état. Il arrive régulièrement que des camions se renversent avec leur chargement dans les zones de pâturages. Et lorsque la pluie arrive, ces déchets coulent là où vivent les gens, là où ils cultivent leurs potagers. Ce qui est incroyable, c’est que même la route qui sert à transporter l’uranium est dans un état catastrophique.

Je suis en contact avec une ONG qui suit l’évolution des effets de l’uranium sur les populations locales à Arlit. Elle confirme tous ces faits. Nous ne sommes pas contre Areva et je ne suis pas assez puissant pour être contre l’exploitation de l’uranium. Mais nous demandons à Areva et au gouvernement du Niger de protéger les populations locales, de la même manière qu’on le fait dans les pays développés comme le Canada par exemple.

Ces thèmes liés à l’écologie, à la préservation du désert, sont particulièrement présents dans les chansons de ce nouvel album.

Abdallah Oumbadougou :

“ Oui. Le message de Tinéré, par exemple, est un appel à la protection de l’environnement. Un jour en voyageant dans le désert, j’ai aperçu un troupeau de gazelles. Pour nous, c’est une des plus belles choses à voir au monde. Cette chanson a pour but de sensibiliser le public à cette beauté. Parce qu’elle est vivante et qu’il faut la préserver. La nature, les gazelles sont des symboles de vie. Une autre des chansons de ce disque, Taksit dalik, symbolise l’amour. Elle dit :

" J’aperçois une petite plante verte au milieu du désert qui me rappelle l’amour que je porte à cette femme."

C’est un symbole d’amour, de liberté… Le bourgeon d’une plante qui s’épanouit dans une flaque d’eau. Pour nous, dans le désert, rien n’est plus beau que l’amour. Et pour symboliser l’amour, nous employons des images d’eau et de verdure.”

Par rapport à la poésie des anciens qui s’accompagnaient à la vielle imzad, vos paroles utilisent-elles les mêmes images ?

Abdallah Oumbadougou :

Nos racines sont solides. Ce que je chante représente l’époque dans laquelle je vis, mais également toutes les problématiques que traversent les Touaregs depuis quarante ans. Il y a un mélange entre les anciennes thématiques et celles qui concernent la situation actuelle du peuple touareg. Les gens ne vivent plus dans le même environnement, ils sont confrontés à d’autres problèmes. Autrefois, les poètes qui s’accompagnaient à l’imzad chantaient l’amour et la guerre. Aujourd’hui, je parle d’unité et d’amour. Je me sens plutôt comme un journaliste : je raconte le quotidien. Je suis un témoin et mes chansons sont juste le moyen de communiquer mes messages.

Il y  a quinze ans, vous avez mis en place une école de musique à Arlit. Où en est ce projet de petit centre culturel ? 

Abdallah Oumbadougou :

“ Il fonctionne toujours. Je me bats au quotidien pour trouver des moyens. L’activité a ralenti en 2007 pendant les événements, parce que j’ai dû quitter Arlit. L’association française Cirav, située en Bretagne, m’a installé des panneaux solaires. Mais je manque d’aide : je vends mon chameau ou mes chèvres pour faire vivre le centre. Je suis toujours à la recherche de moyens pour que ça continue.”

Les bénéfices réalisés avec le disque de Desert Rebel devaient être consacrés à aider ce centre. Qu’en est-il ?

Abdallah Oumbadougou :

“ Desert Rebel m’a permis d’être plus connu en Europe et a permis au centre de s’équiper en matériel : guitares, amplis, etc. Mais le projet était lourd financièrement et il est toujours déficitaire, notamment sur le disque. Dans le contexte des événements au Niger, le film n’a pas été vendu aux télévisions. Mais il y a de l’espoir…”

Depuis l’enregistrement de l’album Zozodinga dans la première moitié de 2011, la marche du monde vous a-t-elle inspiré de nouvelles chansons ?

Abdallah Oumbadougou :

Oui, j’en ai écrit une qui s’intitule Niger Niger. Elle dit en gros :

" D’est en ouest, du nord au sud, il faut que la paix recouvre tout le Niger. Et pour que cette paix soit une réalité, il faut être à l’écoute de la souffrance des gens qui crient leur désespoir. La paix ne pourra s’installer que lorsque les gens auront de quoi subvenir à leurs besoins et quand ils auront du travail. Si vous cherchez la paix, n’oubliez pas les anciens combattants qui traînent dans la rue. Mettez-les au travail, sinon ces anciens combattants seront attirés par l’argent facile : les prises d’otages, le trafic de drogue. Tous ces mouvements de banditisme sont manipulés par les intégrismes religieux et politiques. Il faut la paix ! "

Ce message s’adresse directement aux responsables politiques. Ce sont eux qui prennent les décisions. L’une des priorités est de faire travailler les populations locales dans cette zone du désert. Alors que les Chinois embauchent les gens du sud du Niger, des jeunes Touaregs des campements au nord traînent dans le désœuvrement. Or la paix ne viendra qu’en mobilisant les jeunes par le travail !”