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Le politique dans l’histoire touarègue

Hélène Claudot-Hawad (dir.)

La surinterprétation parentale et tribale de la société touarègue a longtemps effacé le champ du "politique" comme sphère autonome. Si la parenté est une trame qui sert à exprimer de nombreux rapports sociaux, elle ne suffit pas à rendre compte de l'organisation politique chez les Touaregs. Une précédente publication (Touaregs, Exil et résistance) faisait état des modèles exprimés et des registres métaphoriques utilisés pour expliquer l'ordre du politique, les comparant aux représentations forgées de l'extérieur. Poursuivant cette démarche, l'ouvrage présent s'intéresse en particulier à l'étude concrète des réseaux et formations politiques dans l'histoire touarègue ; il tente notamment d'analyser la forme, le sens et les mutations des relations politiques nouées à l'intérieur et à l'extérieur de ce monde complexe.

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Le rôle de ’Abidine el Kounti dans la résistance nomade a la conquête française de la Boucle du Niger (1894-1902)

Rita Aouad-Badoual

Abidine ould sidi Mohamed el Kounti né en 1848 dans les environs de   Tombouctou, mort en 1927 sur les bords de l’oued Draa, est une figure marquante, mais restée marginale, de la résistance à l’implantation coloniale au Sahara central et occidental. Sa notoriété n’a pas dépassé le cercle restreint des “spécialistes” de cette aire géographique bien que son nom, associé à maintes actions importantes de la “dissidence” saharienne, soit largement cité par les sources coloniales tant brutes (rapports périodiques émanant des archives des territoires chargés de la conquête saharienne - sud algérien, nord du Soudan, confins algéro-marocain que synthétiques (Marty, Richer, Salvy...).

Peut-être pouvons-nous attribuer cet “oubli” au silence qui couvre encore l’histoire coloniale du lignage maraboutique des Kountas dont il est issu (aucune étude récente d’ensemble n’est venu combler ce vide...), mais il semble surtout que la résistance de ’Abidine présente certains caractères qui rendent difficile son interprétation. En effet, celle-ci ne suit pas le scénario classique d’un chef légitime mobilisant ses frères devant le danger d’une agression étrangère, et protégeant un territoire. Il évolue tout au long de cette période loin de Tombouctou dont il est originaire, parmi des ensembles touaregs dans une première phase (du début des années 1890 à 1902), puis parmi les populations du Sahara nord-occidental, Maures Rgaybat et Arabo-berbères du Tafilelt, du Draa et du Noun (de 1902 à 1927). Avec l’histoire de ce personnage se pose donc le problème complexe des fondements sur lesquels sont établies les relations politiques dans l’espace saharien, de leur évolution et des  formes prises au moment de la période déstabilisatrice de la conquête française.

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L'Algérie de 1890 à 1914

Les premiers pas de ’Abidine dans la lutte anti-coloniale se font au sein des Touaregs Kel-Ahaggar, qui essaient d’entraver la pénétration française à partir du sud algérien dont l’amorce se concrétise véritablement au début des années 1890. A partir de 1894, on le trouve, actif, sur un deuxième front, celui qui tente de s’opposer à la conquête du Sahara par le Soudan. C’est sa participation à cette phase que nous avons choisi d’analyser.

 

Le contexte

L’implantation de la domination française sur la partie sahélienne de la boucle du Niger, dont la conquête de Tombouctou en décembre 1893-janvier 1894 est le premier jalon, a été une période difficile de l’expansion coloniale. On a souvent mis l’accent, pour expliquer ces difficultés, sur deux facteurs. D’une part, les conflits entre l’administration civile du Soudan et les militaires, dont les effets auraient retardé l’implantation coloniale, autour de 1894-1895, d’autre part l’inexpérience des militaires français du Soudan confrontés au monde sahélien et saharien dont l’organisation leur était inconnue, et les erreurs qui en ont découlé. Si ces deux facteurs doivent être pris en compte, il ne faut pas négliger la cause essentielle de ces difficultés : le vaste mouvement de résistance des populations nomades de cette région contre la mise en place de cette domination.

Cette résistance se poursuit jusqu’aux premières années du vingtième siècle. Ses principaux acteurs sont les ensembles touaregs de la région : Kel Intessar, Tenguéréguif, Igawdaren, Iwellemmenden, mais aussi Touaregs de l’Adrar et de l’Ahaggar plus éloignés. La participation des Maures Bérabiches et Kountas est également notable.

Tombouctou-Barth

Tombouctou

.1 Pour la chronologie des événements voir Gatelet (Lt.), 1901, et pour leur interprétation, Kanya-Fo (...)

Quelques dates importantes doivent être rappelées ici, qui permettent de suivre le mouvement général de cette résistance 1.

Elle débute dès janvier 1894, au moment de la conquête de Tombouctou, avec la bataille de Tacoubao, écrasante victoire d’une coalition touarègue dont le noyau est essentiellement Tenguéréguif, sur les troupes du Lieutenant-colonel Bonnier. Date noire des annales coloniales, Tacoubao assure à la résistance nomade ses bases psychologiques et matérielles. D’une part les nouveaux conquérants ne sont pas d’emblée considérés comme invincibles ; et d’autre part l’importante provision d’armes et de munitions faite à Tacoubao va alimenter dans un large espace la résistance nomade. Pendant l’année 1895 la pression des Kel Intessar est intense mais sans confrontation “décisive”. En mars 1896, un important rezzou est contré par l’escadron Laperrine à l’est de Tombouctou, et les militaires qui occupent la ville essaient de se convaincre d’une “pacification” quasiment achevée.

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 Tombouctou : Touareg du fleuve

.2 Dans une correspondance au Consul Général de France à Tripoli, daté du 26 Août 1897, le chef de Ba (...)

Pourtant l’année 1897 est celle, où culmine le mouvement de résistance dans un soulèvement généralisé : Kel Intessar, Touaregs de la Boucle, Iwellemmenden, Kel-Ahaggar, Bérabiches et Kountas sont en ébullition. Un escadron de spahis est attaqué sur le fleuve en aval de Tombouctou en juin 1897 par une coalition nomade, deux officiers français sont tués et les “insurgés” mettent le siège devant la ville pendant deux jours. Les militaires français de Tombouctou, que hante le spectre de Tacoubao, jugent la situation grave, d’autant plus qu’elle était pour eux imprévisible 

Les deux dernières années Du siècle voient le mouvement s’essouffler. En 1898 on note encore quelques actions d’envergure, mais les Français, désormais déterminés dans leur projet d’avance vers l’est de la boucle du Niger, se donnent les moyens de l’accomplir.

L’organisation de nombreuses colonnes chargées de réprimer les populations jugées alliées à la résistance, et de conquérir coûte que coûte, clôt l’ère de l’infructueuse “pénétration pacifique”. De plus, la résistance nomade est décapitée. Deux chefs importants disparaissent à un an d’intervalle : le chef Kel Intessar N’gouna est tué en novembre 1898 et à la fin de l’année 1899 c’est au tour de l’amenokal Iwellemmenden Madidou de mourir alors qu’il tentait de s’opposer à la conquête de son pays. Les “soumissions” se succèdent et, au début du vingtième siècle, s’achève cette première phase de résistance qui a ralenti l’implantation coloniale dans cette région, sans l’empêcher.

Elites touarègues

 Quel rôle pour ’Abidine ?

.3 Les rapports sur lesquels nous avons basé notre analyse se trouvent dans A.G.G.A.O.F., 15G213/14mi (...)

Lorsque l’on se penche sur les archives coloniales qui rendent compte de cette séquence de la conquête (les rapports mensuels de la région et du cercle de Tombouctou notamment 3) on est retenu par l’intérêt quasi obsessionnel porté par les militaires français aux faits et gestes d’un personnage, ’Abidine el Kounti, jugé comme étant “l’âme de tous les rezzou” (Rapport du deuxième semestre 1899). Méconnu et insaisissable, ce Kounta qui “navigue” parmi les Touaregs devient vite l’ennemi idéal à qui l’on attribue tous les revers subis par les forces coloniales.

 La manière dont s’est construite cette image de l’ennemi idéal et la logique dont elle procède méritent que l’on s’y arrête un peu plus longuement. Une critique des sources coloniales est ici, à notre sens, la mise au point nécessaire qui va nous permettre ensuite d’envisager ensuite “plus sereinement” le rôle de ’Abidine dans cette séquence à partir de deux directions principales :

La structure des liens traditionnels Kountas-Touaregs et leur évolution dans la conjoncture politique précoloniale et coloniale, afin de voir comment ’Abidine s’y inscrit.

La personnalité de ’Abidine, sa place parmi les Kountas, et le “sens” que l’on peut donner à sa résistance.

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Tombouctou : le chef targui rebelle Chebboun

Les autorités militaires de Tombouctou face à ’Abidine : construction de l’image de l’ennemi idéal

Les autorités militaires françaises de Tombouctou vont dresser de ’Abidine el Kounti un portrait qui leur permet d’être confortés dans leurs opinions concernant la nature de la résistance nomade. ’Abidine va rassembler toutes les “tares” des mauvais nomades - xénophobie, esprit d’agitateur, goût du lucre motivant le pillage - qui sont autant de raisons de leur refus individuel de la domination coloniale. En même temps, en présentant un “transfuge” kounta parmi les Touaregs à la tête du mouvement de résistance, on explique des faits dont on maîtrise mal la genèse - de vastes alliances groupant différents ensembles - sans renier l’opinion largement répandue de l’incapacité des nomades à poursuivre une politique concertée contre la France. En avril 1894, la situation politique dans la région de Tombouctou est décrite en ces termes :

“Etant données les luttes intestines et les dissensions internes, il est certain qu’il ne sera jamais pris de décisions fermes et pratiques permettant de grouper, en vue d’une action commune contre Tombouctou, tous ces éléments épars et hostiles entre eux”. (AOM.AGGA.22H36, Rapport Frish, avril 1894).

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 reddition de la Djemâa de Charaouin début 191R0 

.4 Voir notamment le rapport de Klobb au Général Lieutenant Gouverneur du Soudan français, 22 mars 18 (...)

Alors que la réalité vient contredire ces certitudes profondément ancrées, ’Abidine est tout simplement la “main de l’étranger” qui manipule une agitation anarchique 4.

On reconnaît à ’Abidine trois qualités : celle de religieux, celle de médiateur, ainsi que celle de guerrier. La tendance générale du discours est de présenter chacun de ces attributs comme un défaut. Le religieux n’est qu’un marabout fanatique, le médiateur un agitateur, et le guerrier un pillard.

Le marabout fanatique

En tant que religieux, ’Abidine va regrouper les caractères d’un islam xénophobe et militant. Sa lutte est assimilée à la “guerre sainte”, le “jihad”, dont il est le prédicateur invétéré parmi les Touaregs (“600 cavaliers poussés par la prédication du marabout Abidine”, Rapport mai 1896 ; “Abidine a écrit aux Kel Intessar de l’est et à Sakaoui, chef des Igouadaren, pour les inviter à faire la guerre sainte avec lui”, idem ; “’Abidine prêche la guerre sainte contre les Français”, Rapport octobre 1896).

Au mois de juin 1897, lorsque le soulèvement nomade atteint son apogée avec le siège mis devant Tombouctou, c’est devant les militaires français que ’Abidine fournit la preuve de son prosélytisme déraisonné en envoyant une lettre au responsable de la garnison l’engageant à se faire musulman. Cet acte est resté dans les annales coloniales comme le fameux ultimatum “Crois ou meurs” d’un marabout regaillardi par ses victoires (Richer : 142.) .

CROIS OU MEURT

 Pour convaincre et rassembler, ’Abidine se fait thaumaturge. Les miracles qui lui sont attribués sont qualifiés par les militaires français de “jongleries de marabout” (Rapport mars 1898), de “simples tours d’escamotage” (Rapport août 1898). Ce faiseur de miracles “exploite” les Touaregs présentés comme étant “les plus simples et les plus naïfs des hommes” (Rapport août 1898), impressionnés par la prestigieuse ascendance du marabout au point de ne “rien pouvoir lui refuser” (Rapports août 1898 et mars 1899).

Mais ’Abidine, aux yeux des militaires français, n’a pas l’étoffe de ses ancêtres - représentants d’un Islam ouvert et accueillant (ses oncles ont été les hôtes des voyageurs européens Laing et Barth lors de leur séjour à Tombouctou en 1826 et 1853) - et ne mérite pas leur aura de sainteté : il ne respecte pas un important précepte islamique, celui qui interdit la réduction en esclavage de corréligionnaires libres. En effet, au cours d’opérations autour du fleuve en juin-juillet 1898 il n’aurait pas hésité à amener “corde au cou et attachés les uns aux autres” tous les habitants d’un village. Le Commandant de la région de Tombouctou, au sujet de cet épisode, s’interroge ironiquement en ces termes :

“Comment ce savant homme qui ne fait la guerre qu’aux infidèles explique-t-il son droit d’emmener en captivité tous ces bons musulmans d’Ingamen ?...’’.(Rapport août 1898).

En présentant un marabout à la tête de ce mouvement de résistance, on veut insister sur son caractère religieux primaire de rejet de l’infidèle ; en ôtant à ce marabout les qualités d’un bon musulman, on le discrédite totalement.

 Et c’est tout logiquement que ’Abidine est aussi un agitateur et un pillard.

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Tombouctou : Touareg devant les bureaux du commandant de région

 L'agitateur

 ’Abidine est décrit comme le pivot autour duquel se forment les alliances, déployant une intense activité diplomatique pour convaincre les uns et lLes autres de s’unir contre la France : envoi de lettres à différents chefs touaregs (Rapport mai 1896), déplacements constants pour parlementer directement (Rapport novembre 1897). Tous les moyens de la négociation sont employés. Pour les autorités militaires de Tombouctou, cette activité dont on ne saisit ni les mécanismes ni les incidences est bien entendu synonyme d’agitation. ’Abidine n’est “qu’un semeur de discorde” (Rapport du 22 mars 1899). Et d’insister dans cette logique sur les tergiversations supposées de certains chefs touaregs, comme Madidou, l’aménokal Iwellemmenden, qui aurait refusé à plusieurs reprises avant 1899 son concours à ’Abidine (Rapports juin 1896, octobre 1897, février 1898), afin de minimiser ce mouvement, vaste agitation rassemblant des éléments épars échauffés par moments par ce dangereux activiste.

Le pillard

Enfin ’Abidine, marabout peu respectable et semeur de troubles ne poursuit lui-même, à l’instar des nomades qu’il tente de coaliser, aucun objectif politique. Le portrait du pillard dont la motivation essentielle est l’appât du gain vient parachever le discours tenu par les Français. Ainsi dans les commentaires concernant les confrontations avec les troupes coloniales en juillet et août 1898, tout en reconnaissant une certaine bravoure à Abidine, on insiste sur le fait que cette action dans son ensemble visait uniquement “le vol du ravitaillement du Lt Delestre“ et que ’Abidine se conduit finalement “comme un pillard des plus vulgaires” (Rapport août 1898). Les guerriers qui l’entourent, tantôt qualifiés de “bandes éparses”, de “mécontents de toutes provenances”, et même de “brigands” se laissant entraîner dans des “expéditions lointaines qui n’ont pour but que le pillage, le vol et la destruction” (Rapport deuxième semestre 1899).

 C’est donc un tableau orienté à l’extrême que nous livrent les militaires français de Tombouctou, fondé sur une avalanche de jugements stéréotypés qui cachent mal, en fait, une profonde incompréhension des faits dans leur ensemble et des réels effets de la participation de ’Abidine. La tournure inattendue prise par les événements au milieu de l’année 1897, et leur gravité sans précédent, renforce “la langue de bois” des officiels, autour du thème classique de l’orchestration par l’étranger de la résistance.

 Toutefois, la lecture de ces rapports révèle les divers domaines - religieux, diplomatique et donc politique, militaire - où intervient ce personnage hors du commun, qu’il nous faut maintenant plus précisément analyser en élargissant le champ de nos sources.

massacre 1913

massacre à Anderamboukane

Les relations Kountas-Touaregs : structure et évolution

Structure des liens Kountas-Touaregs

 . 5 P. Marty insiste sur a continuité de la soumission politique des Kountas vis-à-vis des Kel Ahagga (...)

En simplifiant à l’extrême, les relations entre Kountas et Touaregs peuvent être réduites à un ascendant religieux des Kountas sur les Touaregs, et à une domination politique et militaire des Touaregs sur les Kountas 5. Si les circonstances amènent parfois des conflits localisés, l’interpénétration de ces deux ensembles se manifestent par des alliances matrimoniales (’Abidine lui-même, polygame, aurait compté parmi ses nombreuses femmes une Touarègue Hanna des Touaregs el Hajam, dont il aurait eu un fils ’Ali et une fille Zina ; Salvy : annexe 3), par l’activité commerciale qui les lie, et il n’est pas rare de voir des Kountas vivre parmi les Touaregs.

 Les Kountas, en tant que lignage maraboutique, sont reconnus dans l’ensemble du Sahara central et occidental, ainsi que sur ses franges, comme détenteurs d’un prestigieux savoir intellectuel et religieux. Ils sont même devenus spécialistes de la transmission de ce savoir au sein de zaouias où se perpétuent les fondements du dogme musulman ainsi que les principes d’une branche originale de la Qaddiriya, la Mokhtarya. Ainsi ’Abidine est un lettré musulman (il a suivi des études sérieuses et brillantes dans les campements de l’Azaouad, Marty : T. 1, 100), représentant de sa confrérie dans la lignée de ses ancêtres dont il a hérité prestige et compétences.

 Au sein du monde touareg, ces compétences sont d’abord d’ordre purement religieux ou juridique. On sait effectivement que ’Abidine rendait la justice islamique chez les Kel-haggar quand il était parmi eux (Textes Touareg en Prose : texte 140).

 Mais ce statut de religieux les fait intervenir également dans le domaine politique en tant que médiateurs pour le règlement de questions conflictuelles. Le rôle des Kountas est alors celui :

“d’émissaires ou d’intermédiaires entre deux familles de rang égal, permettant d’éviter dans des négociations délicates tout incident qui pourrait menacer l’honneur d’un des partenaires et dégénérer en conflit guerrier” (Claudot-Hawad : 21).

 Ce caractère s’est manifesté à plusieurs reprises pour le cas de ’Abidine à la fois dans le règlement :

 - de conflits entre Touaregs et ensembles voisins : vers les années 1880, ’Abidine aurait réglé un conflit opposant Kountas et Touaregs (Textes Touareg en Prose : 139) et, en 1893, il se propose comme intermédiaire dans un projet d’instaurer la paix entre Chaambas et Touaregs. C’est en ces termes qu’il définit alors ses compétences :

“J’ai à ma disposition les moyens qui permettent d’obtenir ce résultat (la paix Chaamba/Touareg), s’il plait à Dieu, et je veux que la réconciliation des musulmans ait lieu en ma présence. Réfléchissez sûrement et si vous croyez qu’on puisse tenter l’essai, qu’alors ceux qui président aux décisions et peuvent en toutes circonstances en assurer l’exécution se présentent pour concourir à cet accord par leurs conseils” (A.G.G.A. 22H29, annexe à la lettre du Général Swiney, commandant la division d’Alger à M. le Gouverneur général d’Algérie, du 17 juin 1893).

.6 M. Gast estime que cette décision prise sous l’égide de ’Abidine a eu des conséquenses néfastes sur           (...)

 - de conflits internes aux ensembles Touaregs : ainsi il est l’arbitre en 1900 chez les Kel-Ahaggar au moment où survient un problème concernant la dévolution du titre d’aménokal, à la mort de Aytaghel. Il serait à l’origine de la solution d’une direction double avec l’élection conjointe de Mohamed Ag Urzig et Attici Ag Amellal. (Bourgeot : 448 ) 6.

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Compagnies sahariennes

Les liens Kountas-Touaregs dans la conjoncture politique du xixème siècle

Ce sont justement ces deux points, prestige religieux et solidarité confrérique, qui ont conféré à certaines personnalités kountas, dans la première partie du dix-neuvième siècle, une grande maîtrise de la diplomatie saharienne et une puissante autorité. Rappelons ici les noms de Cheikh Sidi Mohamed (1765-1826) grand-père de ’Abidine, de Cheikh Mokhtar Séghir (1790-1847) et Cheikh Sidi Bakkaï (1803- 1865) oncles de ’Abidine (cf généalogie in fine).

 Dans les événements qui secouent la boucle du Niger à cette époque, conquête par les Peuls du Macina puis conquête par les Toucouleurs d’El Hadj ’Omar, l’incidence des décisions prises sous l’égide de ces Kountas, notamment en ce qui concerne les sorts successifs de la ville de Tombouctou, leur donne véritablement une stature d’hommes politiques (Akhchichine-Tamouh : 341-342). C’est Cheikh Sidi Bakkaï qui symbolise le mieux, au milieu Du siècle, cette évolution : la tentation du pouvoir temporel, très nette chez lui, se serait manifestée par un désir de faire de Tombouctou la capitale d’un ensemble souverain dont il aurait été le chef (Abitbol : 237, et pour la tradition orale peule concernant ces événements voir Ba et Daget : 273-285).

 Chez les Kountas dans leur ensemble, un phénomène de base reflète cette évolution : le processus de militarisation qui démontre une volonté de s’imposer dans la région de Tombouctou en tant que force politico-militaire dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle. Autour des années 1870-1880, plusieurs combats opposent les Kountas aux Kel Intessar, qui tournent à l’avantage de ces derniers. Les Kountas sortent affaiblis de ces luttes. Battus militairement, ils sont aussi divisés, un conflit de succession ayant scindé en deux l’ensemble au milieu Du siècle, alors que les Touaregs, et particulièrement les Kel Intessar et les Tenguéréguif renforcent, au contraire, leur supériorité militaire (Marty : T1, 95 ; Saad : 160, 213, 219.).

 Au moment de la conquête française, le manque de cohésion de l’ensemble kounta se reflète dans la forme prise par leur résistance armée. Non qu’ils en soient absents : la participation de personnalités comme ’Abidine ou encore celle de son cousin éloigné Sidi Ag Bellah (P. Marty : T.l, 69), la présence de contingents kountas signalée dès les premières actions organisées contre les Français prouvent la détermination de certains. Mais on ne voit pas se mettre en place de mobilisation d’ensemble dirigée par les chefs légitimes, Hamoadi (1867-1912) et Alouata (1874- 1926), et aucun des grands rezzous qui déstabilisent la présence française n’est spécifiquement kounta. Aussi ces derniers apparaissent-ils souvent comme les renforts efficaces des coalitions touarègues, les qualités de fin stratège de ’Abidine servent la résistance dans son ensemble sans que sa présence viennent modifier, au niveau des rapports de force qui régissent les ensembles nomades, les données préétablies.

Soudan

 Un autre point doit encore être souligné, afin de mieux situer ’Abidine dans la forme prise par les relations Kountas-Touaregs face à la conquête française, qui concerne cette fois, de ce que l’on peut nommer “l’ascendant intellectuel” des Kountas sur les Touaregs. Pour le cas des Kel-Ahaggar, le rôle des Kountas, en la personne de ’Abidine et de son cousin Baye, a été analysé comme vecteur d’une influence idéologique sur l’attitude adoptée par les Touaregs face à la conquête française (Bourgeot : 488). L’influence a pris là deux directions opposées : ’Abidine étant porteur d’une influence nettement anti-coloniale, alors que son cousin Baye véritable “maître spirituel” de Moussa Ag Amestan aurait poussé ce dernier vers une attitude “pacifiste” et même procolonial

Dans la région de Tombouctou, pendant la période de la conquête, ’Abidine, nous l’avons vu, participe activement à la lutte anti-coloniale. Son rôle y dépasse celui de simple conseiller, de “saint homme” donnant des directives aux personnes de passage dans son ermitage et coupé personnellement des contingences matérielles, comme c’est le cas de son cousin Baye de Téleya. Placer leur influence sur le même plan semble être quelque peu réducteur. Car ’Abidine est d’abord un homme d’action, et en cela il rejoint directement son célèbre oncle Cheikh Sidi el Bakkaï, dont il est sans doute l’héritier le plus fidèle. L’évolution des Kountas au dix-neuvième siècle, que nous avons évoquée plus haut, a forgé des personnalités qui peuvent habilement jouer sur le tableau religieux et politique.

A la fin du dix-neuvième siècle, le mouvement des “soumissions” nomades dans la région de Tombouctou conduit à celle des Kountas, en mai-juin 1899. Dans ce nouveau contexte, ces derniers sont désormais considérés comme alliés aux forces coloniales, et rapidement le projet de les utiliser pour amener les derniers ensembles insoumis touaregs, et notamment les Iwellemenden, dans le giron de la France, apparaît. On évoque d’abord le désir de les voir reprendre leur rôle de conseiller, auprès de Madidou, en remplacement des marabouts Kel es Souk, “résolument intransigeants” (Rapport juin 1899), afin que par leurs conseils ils convainquent ces derniers réfractaires. Mais ce projet restera lettre morte. Et en fait, des moyens beaucoup plus coercitifs seront mis à la disposition de ces précieux auxiliaires : c’est en armant les Kountas soumis et en les lançant contre les Touaregs que les militaires français vont arriver à leur fin (Richer : 172), inaugurant une période particulièrement trouble dans les relations entre ces deux ensembles au début du vingtième siècle. ’Abidine, lui, ne se soumet pas et participe aux dernières tentatives Iwellemenden d’arrêter la progression française.

Revenant sur son cas dans cette nouvelle conjoncture, le commandant de la Région Nord explique la position de cet irréductible “dissident” en insistant sur le fait “qu’il n’appartient guère aux Kountas que par la naissance”, que ces derniers l’ont “renié” et ne “le considèrent plus comme des leurs” (Rapport deuxième semestre 1899). Ce discours dont la finalité est de réduire désormais le problème des nomades à une opposition entre certains groupes ethniques soumis face à d’autres groupes ethniques insoumis, soulève la question, réelle et complexe, des liens de ’Abidine avec son lignage d’origine. Peut-être la dimension particulière prise par sa résistance trouve-t-elle une part d’explication dans son itinéraire personnel original, largement déterminé par des relations difficiles entretenues avec les Kountas de l’Est de Tombouctou.

Touareg Kel Ahaggar

Touareg Kel Ahaggar

Le dessein personnel de ’Abidine el Kounti

Le conflit avec les Kountas<

 Le fait que le père de ’Abidine, Sidi Mohammed el Kounti, n’ait pas bénéficié au milieu du dix-neuvième siècle de la chefferie kounta, dévolue à ses frères Sidi Mokhtar el Séghir et Cheikh Sidi Bakkaï, empêche de fait ’Abidine de prétendre légitimement à une quelconque autorité au sein des Kountas.

 Son père déjà, avait réagi à cette éviction en quittant la région de Tombouctou pour le Sahara occidental, où il serait intervenu dans les guerres qui ont marqué l’avancée Rgaybat dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle (Caratini : 24, Salvy : annexe 5).

 ’Abidine, né vers 1848, se retrouve à l’âge adulte, fin lettré et guerrier aguerri, sans reconnaissance de la part des siens. Il va, comme son père, chercher ailleurs cette reconnaissance, profitant de l’aura kounta dans l’ensemble du Sahara. Ses biographes font part de l’ampleur de ses déplacements : du Sahara occidental au Touat, en passant par le Tafilelt, jusqu’au Hoggar et dans la région de Tombouctou... (Marty, Salvy...). Au début des années 1890, il est entre Ahaggar et Touat. Les militaires français du sud algérien, qui se renseignent activement sur ce qui se passe dans ces régions qu’ils s’apprêtent à conquérir, le “repèrent” vers 1893 (AOM.AGGA. 22H29). On lui reconnaît alors une haute situation chez les Touaregs due à “ses qualités de marabout et sa valeur personnelle”, “une connaissance admirable du Sahara”, “un grand renom de bravoure” (AOM.AGGA.22H29, Rapport du cercle de Ghardaïa, mai 1893). Bien que jouissant d’une solide notoriété aussi bien au sein du milieu dont il est originaire qu’en dehors (et particulièrement chez les Touaregs), celle-ci ne lui confère ni dans un cas ni dans l’autre de pouvoir politique légal. Cette situation paradoxale amène ’Abidine à agir, selon les circonstances dans un sens nettement défavorable à “ses frères de sang”. Ainsi il n’aurait pas hésité, ceci avant la période de la conquête française, comme il est transmis par la tradition orale des Kel-Ahaggar, à soulever ces derniers contre les Kountas, pour mieux leur prouver du dehors sa puissance. Il aurait, ensuite, répondu aux supplications des Kountas pour que cessent ces attaques répétées :

Touat

Carte du Touât et des régions environnantes

“Ce que j’ai voulu vous montrer c’est que vous vous trompiez en pensant que je ne disposait d’aucun appui”. (Textes Touareg en Prose : 139).

7 Ce sont, plus précisément, les nombreux fils de ’Abidine qui prennent le relais de leur père à par (...)

8 El Meîmoun, fils de Hammoadi et chef des Kountas de Bourem en 1934, fait à cette date “l’inve

Nous avons évoqué plus haut le fait que ’Abidine mène au moment de la conquête de la boucle du Niger un combat où prime sa détermination personnelle, et qu’il se désolidarise complètement de la soumission des Kountas aux autorités coloniales, ces derniers étant représentés par les chefs légitimes Hamoadi et Alouata en 1899. En 1902, alors que les oasis du Touat-Tidikelt sont conquises et que l’avancée française en pays Ahaggar se concrétise, ’Abidine quitte cette zone pour le Sud marocain entre Tafilelt et Draa, un des derniers bastions de la résistance saharienne. Il y poursuit 7, jusqu’à sa mort en 1927, le harcèlement des places françaises de l’Azawad et de la boucle. Parmi les cibles privilégiées des actions auxquelles participe ’Abidine maintenant allié aux Rgaybat ainsi qu’aux populations du Sud marocain (Doui Ménia, Oulad Djérir, Ait Khebbach, ’Arib, Aît Oussa des Tekna....), on trouve en première ligne les ensembles kountas soumis, auxquels il paraît tout particulièrement reprocher leur acceptation du nouvel ordre politique 8 . Cette démarche, dans une stratégie de résistance, répond à la logique qui fait que les frères “soumis” paient souvent plus chers que les autres ce qui n’est au regard de ceux qui poursuivent la lutte qu’une vulgaire trahison. Elle montre aussi l’étendue de la fracture entre les Kountas dépendant des administrateurs de la Boucle (de Tombouctou, de Bourem...), et la dissidence, les Kountas “du sud marocain” ou Kountas “Sahel”. Ceux-ci, rassemblant la famille élargie du cheikh ainsi que ses télamides (élèves, disciples...) deviennent une branche originale de l’ensemble kounta, attachée à l’ancêtre éponyme : on les a aussi appelés les “Ahl ’Abidine”. Le conflit de ’Abidine avec les Kountas se matérialise donc, pendant la période de l’implantation coloniale, par une scission de l’ensemble, importante non pas par le nombre de ceux qui partent avec le cheikh, mais par les choix opposés qu’elle présente face aux conquérants français.

A la fin de la pacification du Sahara Nord Occidental en 1934 le retour des fils de ’Abidine à l’administration de Bourem est envisagée. L’avis de El Meîmoun qui a succédé à son père Hammoadi à la tête des Kountas est alors sollicité. Ce dernier ne cache pas sa rancoeur :

“(...) Le mal que cs gens ont fait est trop grand. Nous ne leur pardonnerons jamais, et ne jureraient-ils pas leur soumission que je ne leur accorderai jamais ma confiance. Ce sont des Ahel Sahel. Leur défaut naturel, c’est la trahison.(...).”(ANM, FR, 2E140).

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 le fort de Bourem au temps colonial

Le sens de la résistance de ’Abidine : quelques remarques

Le portrait du “pillard” que l’on trouve chez les militaires de Tombouctou pendant la période étudiée s’oppose à celui, plus tardif, et peut-être tout aussi manichéen, teinté de romantisme, donné en 1937 par Salvy. ’Abidine devient :

“Un vieux gentilhomme, descendant d’une haute race d’islam, raidi farouchement contre notre étreinte” qui “s’est ardemment jeté contre elle avec les meilleurs de ses fils”.

Et de comparer la résistance saharienne à la course méditerranéenne médiévale en ces termes :

“(...) les mentalités ne devaient pas être très différentes, des turbulents Chevaliers Compagnons attendant dans les auberges que le Grand Maître les désigne pour une galère cinglant vers la côte barbaresque et des guerriers de Sidi ’Abidine, qui, sous les tentes brunes, s’apprêtaient à suivre ses fils vers l’Azaouad lointain.’’ (Salvy).

De nos analyses, il ressort que ’Abidine est un pragmatique dont l’ activité intense est à la mesure d’une personnalité exceptionnelle. Il lui est nécessaire d’apporter constamment la preuve de ses capacités tant diplomatiques que guerrières afin de se maintenir dans une place répondant à ses ambitions. Dans la lutte contre l'implantation coloniale dans la région de Tombouctou, et ailleurs, dans l’Ahaggar ou sur la boucle du Draa, ’Abidine trouve les conditions favorables pour déployer ses capacités : un contexte de résistance où les occasions ne manquent pas d’intervenir diplomatiquement et militairement, des actions répétées contre l’ennemi dont les prises lui permettent de maintenir un niveau de vie de grand homme. Surtout, il fait preuve, comme ses ancêtres, d’une admirable maîtrise de la diplomatie saharienne. A partir du Tafilelt/Draa, ses liens se maintiennent avec le reste du Sahara et notamment avec les Touaregs : en 1906-1907, il est en relation avec les Touaregs Taïtoq (Bourgeot : 487), en 1916, il tente de se joindre au soulèvement de l’Aïr (Bonamy : 3). Et si, à l’inverse de Ma el Aïnin, originaire du Hodh et héros de la résistance dans la Seguiet el Hamra à la fin du dix-Neuvième siècle et au début du vingtième siècle, il a été “oublié”, la raison première de cet oubli est sa fidélité aux structures politiques du monde nomade saharien dont il est originaire, peu connues, alors que la célébrité de Ma el Aïnin repose en grande part sur ses relations politiques avec les souverains de “l’empire chérifien”, et son insertion dans l’histoire proprement marocaine.

L’interprétation coloniale de la résistance touarègue autour du fleuve entre 1894 et 1902 doit être, à notre sens, inversée : ’Abidine ne soulève pas les Touaregs mais profite de ce soulèvement pour agir dans la mesure de ses compétences. On saisit là la limite et l’impact de son action dans cette résistance. Il n’en a pas été le chef, mais son talent diplomatique, son activité débordante ainsi que sa grande détermination anti-coloniale en font une personnalité marquante de cette séquence.

 Généalogie simplifiée de ’Abidine                                                          

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