Dassine

L’idylle de Moussa Ag Amastan et de Dassine Oult Ihemma


Amoureux au-delà de la raison

« Dassine, on assure que je suis courageux et que tu es belle; Et le courage et la beauté se sont toujours bien entendus. Alors, unissons mon courage et ta beauté. Je voudrais, ô Dassine, avoir tous les bras du palmier pour te bercer .»

Moussa Ag Amastan était l’amenokal du Kel Ahaggar et non moins ciseleur de verbe. L’essentiel de ses compositions était consacré à sa cousine Dassine Oult Ihemma, elle aussi  Moussa ag Amastan (né en 1867 et mort le 23 décembre 1920) en Algérie, est resté à la tête de la confédération des Kel Ahaggar de 1905 à 1920. Il fait partie de la tribu noble des Kel Ghela. Il est décrit comme «fervent» dans sa pratique religieuse par Charles de Foucauld et Maurice Benhazera1. Affilié d'abord à la Tijaniyya1, il se rapproche, vers l'âge de 30 ans, du religieux qadirite Bay al-Kunti qui réside à Téleya dans l'Adrar des Ifoghas et qui devient pour lui une source de conseils spirituels. En 1901, Moussa ag Amastan fait partie de la coalition Kel Ahaggar qui mène un rezzou contre les Berabich de l'Azaouad soumis aux autorités françaises de Tombouctou. L’histoire de cet homme est restée peu connue. Nous ne trouvons nulle trace de son règne de grand chef de sa confédération. Toutefois, la légende qui lui survécut le décrit comme un meneur d’hommes et un résistant acharné à l’occupation française. Les Kel Ahaggar, sous la direction de l’Aménokal Moussa Ag Amstan, engagent la bataille de Tit (07 mai 1902) contre les Français.

MousaAgAmastane-Paris

Moussa Ag Amastan

L’Aménocalat de Moussa Ag Amastan dure jusqu’en 1920, année qui vit l’anéantissement à l’Oued Inouhaouen de la mission Flatters, chargée de la reconnaissance des terrains pour le compte des troupes françaises. Suivirent ensuite la bataille du Tidikelt et la prise d'In-Salah (19/12/1899) qui sera le prélude de celle de Tit. La bataille de F'guiguira fut très rude et les Français ne durent leur salut que grâce à leur armement et à leurs pièces d’artillerie. En 1920, Moussa Ag Amastan mourut et sera remplacé par Meslagh Ag Amaias.

Occupons-nous, au demeurant, du poète et de sa liaison passionnée avec sa dulcinée Dassine et laissons au historiens le soin de s’occuper de l’épopée de Moussa. Un manuscrit aurait, paraît-il, existé chez l’ancien Amenokal du Ahaggar, Moussa ag Amastan qui décrit l’ordre chronologique des tribus vivant dans le Hoggar. Il aurait été rédigé en tifinagh suivant les uns, en arabe suivant les autres. Mais il n’a jamais été retrouvé. Chez les Touaregs, tous les hommes et toutes les femmes sont capables de versifier. C’est un jeu rimé et chanté. Il existe une parenté musicale entre les Touaregs et les Berbères de l’Atlas. On dit que les habitants de chaque montagne ont leur propre façon de déclamer. Ce sont des récits charmants où l’âme poétique des Touaregs trouve un magnifique épanouissement. Tous les Touaregs sont des musulmans. Aucune évangélisation, fût-elle du Père Charles de Foucauld, n’a réussi dans la région. L’islam a apporté un message de progrès et de fraternité dans la région. Pour revenir à la poésie targuie, elle est un peu différente des Ahellils du Gourara dont Timimoun nous donne quelques exemples rapportés par Mouloud Mammeri qui insère le patrimoine du Gourara dans une musique polyphonique probablement millénaire.

Les Touaregs du Hoggar ont des pièces poétiques de toutes sortes, de l’élégie aux récits guerriers, du galant aux invocations pieuses. Les hommes targuis sont des amateurs de beaux vers. Ils ont le talent poétique. Ils chantent leurs chagrins intimes dans des poèmes (tashawit-pluriel tishwey ou amesshewey). Dans ces solitudes inhabitées, les faveurs accordées par l’aimée, fût-il ce doux entretien dans la pénombre d’une tente, rafraîchit l’âme, c’est un remède (amagal) à la soif.

La passion amoureuse est un feu qui dévore l’âme. « Donne-moi à boire, une soif en moi me tue Et asperge-moi d’eau, mon âme est ardente.» Au terme d’un voyage à travers la désolation du désert, l’arrivée auprès de l’aimée, comparée à un lieu ombragé, sa peau luisante évoque la luxuriance d’un jardin irrigué où les eaux ruissèlent. Son teint rejoint la vue comme le ferait un pays abreuvé de plus où abondent les herbages. «Sa peau luit comme un champ sur un relief dominant la plaine./  Et au-dessus duquel le nuage gonflé s’est déversé / En une pluie régulière, abreuvant la terre et la lavant.»
Le poète targui psalmodie son poème. La halte du soir approche, il invoque Dieu et en tire quelque réconfort. Il arrive au crépuscule continuant à composer ses vers. « Dieu et Toi, Prophète Mohamed (QSSL), secourez-moi que je ne sombre pas dans la déraison. » Dans le livre "Poètes des déserts", paru à l’occasion des premières rencontres des poètes des déserts organisées par la Fondation Déserts du Monde à Adrar et Timimoun, du 7 décembre 2003 au 4 janvier 2004, parlant d’Imrû-Qays, poète antéislamique, Jacques Berque traduisit cette poésie au souffle épique dans une ode célèbre des Mü’allaqat :

« Halte vous deux ! Pleurons au rappel d’une amie et d’un séjour au défaut de la dune entre al-Dakhkhul et Hawmal /… Un jour sur la crête de la dune, elle s’interdisait à moi d’un jurement sans échappatoire.»


Le Tifinagh tel que décrit par Dassine


"Notre écriture à nous, en Ahaggar, est une écriture de nomades parce qu'elle est tout en bâtons qui sont les jambes de tous les troupeaux. Jambes d'hommes, jambes de méhara, de zébus, de gazelles, tout ce qui parcourt le désert, et puis les croix disent si tu vas à droite ou à gauche, et les points, tu vois, il y a beaucoup de points. Ce sont les étoiles pour nous conduire la nuit, parce que nous, les Sahariens, nous ne connaissons que la route, la route qui a pour guide, tour à tour, le soleil puis les étoiles. Et nous partons de notre coeur, et nous tournons autour de lui en cercles de plus en plus grands, pour enlacer les autres coeurs dans un cercle de vie, comme l'horizon autour de ton troupeau et de toi-même."
Un proverbe targui affirme que trois conditions doivent être réunies avant de préparer le thé : le temps, les braises et les amis. Pour raconter une histoire, c'est exactement la même chose. L’histoire de Dassine et Moussa est empreinte de poésie et de sagesse, on y retrouve les Mille et une nuits ou Roméo et Juliette. On y découvre la culture touareg, on y revisite tout un pan oublié de la colonisation française et, surtout, on a le sentiment de voyager loin, si loin...

Dassine

Moussa Ag Amastane et Dassine Oult Yemma


Moussa Ag Amastane et Dassine Oult Yemma s’aimèrent d’amour fou dans les années 1900.
Dassine est la lune. Son cou est plus beau que celui d'un poulain attaché dans un champ d'orge et de blé en avril. Dieu l'a créée en parfaite,
Il lui a accordé de jouir du respect et d'un amour universels.
Quand elle se farde d'indigo et d'ocre jaune, son teint est si beau,
Dieu la voit s'avancer tête haute et fière parmi les hommes ;

(...) tandis qu'elle joue du violon et élève gaiement la voix. Je donnerais en aumône les gens et les troupeaux qui montent vers la montagne, Et tout ce qu'il y a de pâturages engraissant chamelles et chèvres de Gougeram jusqu'ici et au Bornou et du pays d'Aregh au point d'eau d'Afesto, pour qu'elle reste, dans le coeur des hommes entre le soleil et les étoiles. Quiconque est allé à Dassine boite du cou, marche la tête basse, n'a plus de sang dans les veines, pas même le sang d'une saignée, passe ses nuits à songer à elle, même s'il est loin ;tandis qu'elle ira sans lui prêter la moindre attention.

Il existe des histoires d’amour passionnées et passionnantes, belles, folles et destructrices qui ont traversé les siècles et les âges. On connaît Roméo et Juliette, Antar et Abla, Qaïs et Leïla, Saïd et Hiziya… mais il en existe d’autres qui demeurent méconnues.

C’est le cas de l’histoire de Moussa ag Amâstân dont le cœur n’a eu de cesse de battre pour Dâssine Oult Yemma, la “sultane du désert” ou la “sultane de l’amour”. Dassine est un prénom touareg que l’on utilise de plus en plus dans les régions du nord, à l’image d’un autre prénom touareg, Tin Hinan. Mais si Tin Hinan n’est guère usité chez les Touareg qui, étant le nom de leur ancêtre fondateur, interdisent son emploi, Dassine est très répandu. Il semble provenir, selon Mohand Akli Haddadou, du mot tadasin qui est lui-même un diminutif de tadast, moustique, qui représente ici la petitesse, donc la joliesse. D’ailleurs, la tradition onomastique touarègue est la seule, parmi les Berbères, à utiliser fréquemment des noms d’animaux comme prénom, aussi bien pour les garçons que pour les filles : girafe, éléphant, souris, chat, etc. Dassine séjourna à Abalessa, Tit et Tamanrasset, essayant de conquérir Moussa, mais celui-ci, qui lui tenait encore rancune, la fit attendre longtemps avant de l’épouser. Moussa aime Dassine… il l’appelle : La Rose du Hoggar et la sublimait par ce poème  :

La Rose du Hoggar / La lune blanche / la fille de l’étoile / l’incomparable / l’unique / l’or et l’argent mêlés / l’étoile dans les étoiles / la sœur jumelle du soleil / ma montagne bleue / mon amphore brune / Et au plus haut de son désespoir, elle est : / la colombe et la hyène / le lit et la tombe / le ciel et l’enfer
Et Dâssine, le chante ainsi :

" Ô Moussa, comme notre écriture targui tourne du nom / qu'on aime et qu'on place au centre d'un feuillet, pour lui faire honneur. / Moi, Dâssine, et toutes les Dâssines que je suis, tournons autour de toi / dans mes veilles, dans mon sommeil, / dans mon rire, dans mes larmes,
 / dans mes paroles et jusque dans mon silence. C'est à la grande loi d'amour qu'obéissent les hommes, les bêtes et les choses, dans un même tourbillon de sable. "

Dassine est morte en 1935, cinq ou six ans après son mari et elle repose auprès de son cousin Moussa à Tamanrasset. Un voyageur en fit un portrait bien cruel peu de temps avant sa disparition, voici ce qu'il écrivit: Dassine, la poétesse du Hoggar dont la beauté, l'intelligence et la culture animèrent les ahal d'autrefois, est une grosse femme podagre, marchant à l'aide d'un long bâton. Elle parle peu et du nez, elle prise constamment. Dans quel triste état est celle que la littérature nous a fait connaître comme une poétesse exquise, la plus belle femme, la plus aimée du Hoggar. Ce voyageur fut bien injuste, montra à cette occasion, sa profonde méconnaissance des réalités touarègues...

 S. Ait Hamouda

Articl eoriginal publié dans la Dépêche de Kabylie