James Noël

James Noël

Belle merveille est une déclaration d’amour. Une déclaration d’amour à l’île crépusculaire et flamboyante, prise sous les feux et les rugissements de la terre, mais aussi déclaration d’amour à la femme aimée, celle qui, venue aider le pays dans la tourmente, rencontre le poète et le sauve deux fois, une fois en le tirant des décombres, une autre fois en l’attirant à elle. C’est aussi une double reconnaissance, celle de la beauté de l’île et celle de la merveille de l’amour.
« Ce jour-là, je le sais ce n’est pas un jour simple, c’est un jour de nuit, la face cachée du système solaire. Des milliers d’étoiles ont défilé dans le ciel au soir du douze janvier ».


La terre ouvre ses entrailles et avale tout, répand la mort tandis que non loin une femme ploie sous la douleur qui la prend à la taille et délivre la vie. La vie plus forte que le reste, la « belle merveille » ! Quand continuent de naître les petits enfants au ventre lourd de la terre en furie.
Et tandis que la terre dégueule de droite et de gauche « autour de moi j’écoutais se fracasser l’univers ». Sous l’aile d’Amore, venue d’Italie porter l’aide humanitaire en Haïti, Bernard va à la rencontre du chaos de son pays. Bernard, comme un bernard l’hermite, un individu lambda, croisé sous un parapluie un jour de mauvais temps, poète solitaire.


300 000 morts emportés par le glouton « goudougoudou », hécatombe « subite explosion démographique dans le monde des trépassés », drame que le monde regarde et qui devient international… la catastrophe la plus importante depuis le tremblement de terre de Lisbonne… Chaque partie du monde s’en réclamait  : « ce drame demande une réponse de l’univers tout entier, c’est un drame unique, un drame humain, trop humain et basta ».
La poésie de la langue haïtienne est faite d’images, de couleurs et de sang. Le rouge y domine dans l’énergie et la colère, le rouge c’est aussi la couleur de l’amour.
On retrouve dans ces lignes fulgurantes, au milieu du fracas, des cris, des déchirements de la terre et des hommes, le tremblement de la langue haïtienne, son foisonnement métaphorique et coloré qui traduit si bien la beauté du monde et la luxuriance des paysages à nulle autre pareille.
La merveille c’est ce cri poussé par Christophe Colomb découvrant l’île et ses montagnes bleues, « ces rivières de saphirs qui se jettent comme des chutes de reins contre le rire des vagues qui dépouillent les rochers ».

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Séïsme à Haïti

Et quand seule demeure une vérité, celle de l’amour, l’amour pour la vie, l’amour pour cette femme venue pour sauver, « La lumière du jour révèle une toute autre femme inconnue à mes yeux…. » Quelle heure est-elle ? Elle est l’heure d’Amore…bien sûr.
« Tu es bienvenue toi l’Haïtienne par droit du sol qui as tremblé pour ta famille, qui as tremblé pour les rues de Naples, qui as tremblé pour Pompéi, qui as tremblé pour les ruines de Rome, qui as tremblé pour la fontaine de Trévi où je t’ai jetée une fois comme un vœu et dont tu es sortie sonnée à la manière d’une pièce de monnaie. »
Les pulsations de l’amour contre celle de la terre, toutes rendent cardiaques.
« Moi l’événement m’a surpris au centre-ville ». Les maisons sont tombées une à une, là sous les yeux de Bernard sauvé par Amore et son regard qui l’a gardé en vie.
Témoignages de Sacha qui a vu mourir son père sous ses yeux, Paloma, toute sa famille, et d’autres encore. Il n’y a aucun survivant dans pareille catastrophe, ceux qui n’ont pas succombé, sont dans un entre deux mondes, à la lisière de la vie.
« Ce n’est pas la première fois que la fin du monde a pris notre pays comme terre d’escale.  Nous somme le véritable peuple élu sur l’échelle de Richter » dit l’Evangéliste.

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Il faut reconstruire Haïti à coups de milliards pour couvrir le poids des morts, Haïti dévastée le temps d’un battement d’ailes. Quand les artistes deviennent malgré eux ces urgentistes de l’aurore, ces secouristes de la vérité, la cohorte des ONG se nourrit de chair humaine ( « elles reçoivent des dons, des financements au nom des sinistrés, des affamés.. et prennent tout, extorquent tout » et continue de se répandre de manière désordonnée et inefficace… « dans quelques années tous ces enculeurs de mouches qui tournent dans les ONG crèveront d’intoxication avec l’argent sale des morts ensevelis dans les fosses communes, mais les orphelins parasitaires résisteront ». Et la mort poursuit son œuvre avec le choléra seulement trois mois après le séisme d’ampleur magnitude 7,5 «  de nombreuses vies englouties par l’épidémie qui s’étend et se prélasse comme un boa d’apocalypse ».


« En amour on n’y voit mieux que dans le noir »
Tout tourne autour de la force du traumatisme et de la force de l’amour, quand tout est sens dessus dessous, le papillon et son battement d’aile  : « pap pap pap papillon… Aucune ville ne saurait voler plus haut que ses vertiges » incipit du roman, premiers mots, premier babil, au commencement de tout (initiales de Port au Prince aussi : PAP) et qui traversent le récit comme une météore, frôlant de son silence et de son mystère les épaules et les joues des amoureux comme celles des morts… Jusqu’au poète Coriolan Ardouin ( 1812-1835)… : « tous les écoliers ne maîtrisent pas leur Coriolan mais ils savent par cœur l’histoire du papillon noir qui est venu se poser sur son berceau le jour même de sa naissance »… ; « papillon noir lâché dans le ciel mental des écoliers », papillon maléfique qui n’en finit pas de guider le pays dans son évolution.
La belle merveille, c’est celle qu’on attend toujours, pour nommer la catastrophe, c’est l’espoir, cet espoir que l’on oppose à l’adversité car il faut croire qu’« un jour un vent nouveau soufflera ». Belle merveille c’est aussi dire cet improbable au coeur de la vie.
« Un soleil, coupure de mangue baptiste, donne jus à la lumière de cette fin d’après-midi. Il fait un temps à avaler tout ce qu’il nous reste de salive devant la beauté du monde. Un temps à mesurer l’horizon à l’aune du corps d’Amore, femme-balcon. Beauté haute avec vue sur mer. »

29 sept. 2017

Belle merveille

Belle merveille, premier roman du poète haïtien James Noël, sorti en août dernier chez Zulma, nous parle des réactions des habitants d’Haïti suite au tremblement de terre de 2010. Par le prisme d’un homme et de sa compagne, se déploie une tragédie contemporaine, du côté de ceux qui restent.
Si vous n’aimez pas la poésie ne l’achetez pas. Si vous êtes quelqu’un d’hyper rationnel et que vous ne vous laissez jamais emporter par les connexions libres des pensées, ne le lisez pas. Ou sortez de votre zone de confort ! Nous parlons ici du premier roman de James Noël, Belle Merveille. Bernard : le protagoniste. Amore : son grand amour. Le séisme d’Haïti en 2010 : l’épicentre d’une histoire sans début ni fin, mais qui est comme un cercle où il est possible de rentrer à tout moment. Et de ne jamais échapper à l’intensité.  Car dehors, dans les rues, il y a un concours de cris auquel participent les missionnaires venus des quatre coins du monde pour « alimenter les larmes », mais aussi des anciens croyants qui déchirent et brûlent leur bible, des voleurs d’aides humanitaires, des photo-reporters qui captent dans le vif le sang chaud, s’insinuant dans la source même de la blessure « pour fixer et améliorer chaque performance » de l’angoisse. Ce ne sont pas les seuls à prolonger la souffrance : des chorales de fin du monde jonglent entre l’absence d’espoir et les applaudissements vis-à-vis du corps médical. Et puis il y a les séances collectives de psychanalyse post-traumatique auxquelles Bernard n’arrive pas à confier sa douleur: « A quoi bon se préparer pour témoigner d’un drame vécu de l’intérieur ? ».

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Haïti

Une question de conscience


Mort vivant parmi d’autres, le protagoniste et narrateur de ce long cauchemar auquel l’humour noir n’est pas étranger, ni la réflexion profonde et fulgurante, ni, évidemment, la haute poésie, Bernard a vécu le séisme comme une musique qu’on ne pouvait que fredonner.  Une poussière de coke de la mort à laquelle il restera toujours dopé, lui qui a été retrouvé dans un sale état : « un poteau électrique sur la nuque, une pile de blocs de pierre d’un immeuble effondré jusqu’aux hanches ». Malgré cela ou justement pour ça, il prend sur lui la responsabilité des gens de plume, ceux qui « ont dû parler avec des gants, étant porteurs d’une charge lourde, doublée d’une peine incommensurable : parler au nom des morts et des vivants, dénoncer les silences et les blancs de l’histoire, sans tomber dans la xénophobie ».  Et alors comment ne pas cracher sur les soldats de l’Onu amenant, en guise de secours, le choléra du Népal à Haïti ? Comment faire confiance à la politique bilatérale quand il y a un petit enfant qui a crié : « La France c’est un grand pays qui est là pour prendre, pas pour donner » ? Et jusqu’à quand tourner sur soi-même, voltigeant, en se bouchant le nez, pour ne pas s’apercevoir que l’odeur de l’argent emplit l’air en même temps que l’odeur pestilentielle des cadavres ? Ou encore : pourquoi toutes les nations se réclament touchées par le drame alors que c’est là-bas que la misère court pieds nus et prend racine au fond des nombrils, comme un ténia ?

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Séïsme à Haïti

 A l’amour et à la mort

Si pour Bernard il est possible de continuer à vivre et accepter que 35 secondes ont suffi à extirper la vie à trois-cent milles êtres humains, c’est parce que Amore, cette femme italienne secouriste, l’a identifié quand il était presque mort en criant « un vivant, un vivant ». C’est avec elle qu’il est plus facile de respirer, là-haut à la montagne où ils crient ensemble et leurs poumons deviennent des parachutes du désespoir. L’amour et la mort sont liés à jamais, dans ce manuscrit qui décrit le tremblement de terre dans les termes d’une pénétration érotique : « Ma ville recevait le coup en plein cœur, elle bondissait et voltigeait dans tous les sens. Elle tremblait jusqu’au vertige avant de craquer comme une fille dans les bras d’un brigand […] Toute seule, le corps tremblant durant trente-cinq secondes, les flux montaient, la mer montait, c’est comme si la ville s’activait publiquement à s’envoyer en l’air ». Port-au-Prince est ici ramenée sous les projecteurs sept ans après les évènements. James Noel le fait avec grâce et amour, sarcasme et ironie, colère et tristesse. Toujours, avec tendresse. Pour le comprendre il faudra « placer l’oreille s’il le faut au ras du sol pour entendre ce que veut dire vraiment parler, ce que veut dire s’exprimer la tête en bas, dégager une science qui vient des profondeurs, une conscience puisée dans le magma ». Une oeuvre à lire et relire, sans avoir peur de trembler.

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