Ahmoudou Madassane

Copyright : Ahmoudou Madassane

Si Agadez est surtout connu pour son réseau de passeurs, la ville nigérienne regorge aussi de musiciens qui s’exportent de plus en plus en Europe. Rencontre avec l'un d'eux, Ahmoudou Madassane.

Pour Ahmoudou Madassane, les artistes africains qui se produisent en Europe peuvent agir comme caisse de résonnance pour informer leurs compatriotes des réalités du continent. Le guitariste de Mdou Moktar et des Filles de Illighadad vient de se produire au Printemps de Bourges. Il vient d’Agadez, tout comme Bombino , l’homme qu’on surnomme en Europe le Jimi Hendrix du désert.

Ahmoudou Madassane vit ainsi entre le Niger et l’Europe. C’est au Niger qu’il donne néanmoins le plus grand nombre de concerts pour gagner sa vie. Les artistes pour lesquels il joue sont notamment produits par le label de musique Sahelsounds, fondé par l’Américain Christopher Kirkley. Celui-ci étudie la région du Sahara et du Sahel depuis quasiment une dizaine d’années, toujours à la recherche de nouveaux talents. « Ces dernières années, pendant que j’arpentais le Sahara, l’une des conversations qui revenait le plus était celle autour d’un lieu, atour de cet « Occident » omniprésent », explique Christopher Kerkley sur le site de financement participatif Kickstarter.

zerzura

Zerzura

C’est ainsi que lui est venu l’idée d’un film documentaire qui sortira cet été, avec une avant-première prévue à Portland aux Etats-Unis le 10 juin.  Zerzura » se joue en partie à Agadez et a récolté près de 12 000 dollars de dons. Dans la légende, Zerzura est le nom d’une oasis enchantée qui n’a jamais été retrouvée. Selon le réalisateur « les réflexions et attentes envers les Etats-Unis et l’Europe sont de l’ordre du mythe, du fantastique et rempli d’exotisme. J’ai alors commencé à me dire que ces histoires ne concernent pas l’Occident du tout. C’est comme ça que je suis tombé sur l’histoire de l’oasis Zerzura ». Le casting du film est exclusivement touareg. L’acteur principal n’est autre que… Ahmoudou Madassane.

InfoMigrants : On connaît Agadez pour être avant tout la plaque tournante de l’immigration clandestine vers l’Europe. C’est là que se décide pour beaucoup de migrants la route qu’ils vont emprunter, soit vers le Maroc, soit vers la Libye ou l’Algérie. Comment faut-il s’imaginer la ville ?

Ahmoudou Madassane : Je trouve que c’est très dur pour les gens. Tous ceux qui viennent à Agadez ont déjà beaucoup trop souffert. Avant d’atteindre la ville, les migrants auront passé un millions de barrières. A chaque barrière, ils paient de l’argent. Arrivés en ville, il y a des gens qui les prennent et les amènent chez eux où ils vont devoir payer les loyers, les déplacements en voiture, et tout ça est très cher. Ensuite il y a les passeurs qui vont les emmener dans le désert pour les y abandonner. Puis il y a ceux qui les emmènent dans le désert pour les repasser à d’autres. C’est un marché. C’est un peu comme si on était revenu à l’époque de l’esclavagisme. C’est tellement triste. »

InfoMigrants : Peut-on se tenir à l’écart de ce circuit quand on vit à Agadez ?

Ahmoudou Madassane : Les gens peuvent vivre normalement. Là où ça handicape par exemple la ville, c’est qu’il y a beaucoup de voitures qui transportent les migrants clandestins, et comme ils ne veulent pas se faire remarquer par les autorités, les passeurs roulent sans phares, en cachette. Cela cause beaucoup d’accidents dans la rue. C’est très dangereux pour les enfants.

InfoMigrants : Avez-vous un message à faire passer aux migrants ?

Ahmoudou Madassane : Il y a toujours un message à passer aux gens. Surtout pour dire que ce qu’ils pensent de l’Europe, ce n'est pas ce qu’ils trouveront. Si vous pensez que dès que vous venez en Europe tout est fini, que vous allez devenir riche, que vous allez devenir quelqu’un, et bien détrompez vous. Vous allez dormir dans la rue, ce qui ne vous arrivera jamais au pays. Même à Agadez, vous aurez de quoi dormir, même si vous ne connaissez personne. Mais ici en Europe, vous pouvez mourir de froid, juste comme ca, sans que personne ne le remarque. Nous les artistes, nous pouvons et devons faire passer des messages pour expliquer aux gens la réalité de l’Europe.

 Par Marco Wolter

Dernière modification : 26/10/2017