Les Filles de Illighadad

Les Filles de Illighadad - Eghass Malan

Où des guitares ondoyantes croisent des voix hypnotiques.

Venues du Sahara nigérien, Les Filles de Illighadad jouent et chantent un folk d’une grâce infin

Les Filles de Illighadad est un groupe composé de trois jeunes femmes et d’un guitariste additionnel, originaires d’Illighadad, dans le Sahara nigérien. Inutile de chercher Illighadad sur internet, cette localité n’apparaît même pas sur Google Maps. Du blanc sur la carte et déjà le rêve et l’aventure à l’horizon.

C’est pourtant grâce à internet que ce groupe existe. Il y a quelques années, Christopher Kirkley, un producteur américain, boss du label Sahel Sounds, spécialisé dans les musiques du Sahara, voit sur Facebook la photo d’une jeune femme touarègue, avec entre les mains une belle guitare électrique rouge. L’image est intrigante. Déjà, parce qu’il n’y a quasiment pas de femme guitariste chez les Touaregs (on en recense deux). Aussi, parce que Christopher Kirkley reconnaît cette guitare, c’est lui qui l’a donnée à Ahmoudou Madassane, guitariste de Mdou Moctar, un des artistes signés par Sahel Sounds. Ahmoudou est le cousin de la jeune femme à la guitare. Elle s’appelle Fatou Seidi Ghali. C’est une broussarde âgée d’une vingtaine d’années, qui joue un peu de musique avec ses copines.

 

Un premier album coup de cœur

Lors d’un séjour au Niger, Christopher Kirkley rend visite à Fatou, la filme et l’enregistre en extérieur sur un petit magnéto numérique, et sort en 2016, uniquement en vinyle, le premier album des Filles De Illighadad. Ce disque ultraconfidentiel se retrouve dans notre classement des 50 meilleurs albums de l’année 2016, et dans pas mal d’autres – coup de foudre immédiat et international pour ce folk sahélien d’une grâce incomparable.

En novembre 2016, les Filles arrivent en Europe, via la Suède, pour leur première tournée. Pour la scène, elles sont trois femmes, Fatou et ses copines Alamnou Akrouni et Mariama Salah Assouan, ainsi qu’Ahmoudou à la guitare, et dans le rôle d’interprète. Les Filles n’étaient jamais sorties du Niger, pour certaines jamais sorties de leur village. Elles n’avaient pas de papiers d’identité – même pas de certificat de naissance – et n’avaient bien sûr jamais pris l’avion.

Mathieu Petolla, leur manager qui les accompagne en tournée, se souvient de leur première rencontre : “Elles étaient dans un émerveillement adolescent, tout était nouveau pour elles. Elles étaient mortes de rire pour tout, fascinées par la pluie, puis la neige.” Qu’est-ce qui est le plus merveilleux et drôle, si loin au nord d’Illighadad : jouer avec les boutons d’un ascenseur, découvrir l’eau chaude qui sort du robinet, ou s’envoyer des boules de neige à la tête ?

Le Velvet Underground du désert

Puis il y a eu d’autres tournées (jusqu’au Canada), dont une date aux Instants Chavirés à Montreuil le 5 avril dernier, qu’on n’oubliera jamais. De ce concert ardent, on était ressortis en sueur et émerveillés nous aussi, en se disant qu’on avait vu le Velvet Underground du désert, version girl-band, un groupe au-dessus (ou très loin) du lot, avec un son cool et classe, sans posture. Les Filles De Illighadad pratiquent aussi le tendé, une tradition de chant et de percussions propre aux femmes touarègues, et l’ont adapté aux guitares.

Et puis elles sont rentrées à Illighadad, avec de l’argent et des cadeaux pour la communauté, des bijoux et des batteries solaires pour les téléphones portables. Leur deuxième album a été enregistré pendant quelques jours off de la première tournée, dans un petit studio en Allemagne. C’était, bien sûr, la première fois que Les Filles allaient en studio. Mathieu Petolla : “Le but était d’enregistrer, de laisser une trace, sans forcément penser à un album. L’ambiance était relax, elle allaient et venaient, découvraient les instruments, ça s’est fait au feeling, sans grande direction artistique. Après, Chris Kirkley a choisi des morceaux pour faire un album.” 

Parce que leur premier disque était un énorme coup de cœur, du genre qui n’arrive qu’une fois tous les cinq ans, on redoutait un peu la suite. Mais en vrai, Eghass Malan est à la hauteur. Dans ces sept chansons issues du répertoire traditionnel, les guitares ondulent comme des serpents charmés, le rythme est celui des grands voyages ou des marathoniens, les voix se croisent dans une pulsation hypnotique indolente. Il y a dans ce disque un calme, une force élémentaire, une énergie solaire et une légèreté ascensionnelle qu’on entend peu, ou assurément moins, dans les enregistrements des mâles touaregs. C’est une musique qui a la force du vent. Il va falloir s’habituer à rêver d’Illighadad.

Article original : Stéphane Deschamps

lesinrocks

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