Carnet d'un grand reporter

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C’est un quartier éloigné du centre de Bamako. Les maisons sont en ciment brut, les rues en terre rouge, les mosquées en chantier permanent et la poussière vole dans la chaleur écrasante. Face à une immense quincaillerie, encore une mosquée. Cette fois, les fidèles portent le chèche des Touareg. Nous y sommes. Une porte en métal nu, une grande cour, des tapis, des femmes assises en groupe et l’une d’entre elles, sans voile, qui vous tend la main. Ici, pas d’islamistes. Seulement la grande villa du chef Bajan, chef de la tribu des Oulimeden. Le député élu de la région à l’Assemblée nationale malienne est surtout l’autorité suprême de son village de Menaka , 100.000 habitants, lieu stratégique proche de la frontière du Niger.

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Les merveilles de Tombouctou

Il apparaît, émerge de l’obscurité, masse imposante dans son boubou gris-bleu moiré et son chèche éclatant, un lourd chapelet de bois qu’il fait rouler dans ses mains puissantes, un corps épais et une gueule incroyable, peau très noire, violacée par le soleil du désert, nez fort, yeux sombres et barbe blanche. Dans la grande salle, une trentaine de Touareg de tous âges écoutent à même le sol. L’oeil s’habitue à la pénombre, découvre le vert, le bleu, le grenat et l’ocre des boubous, les regards tristes ou révoltés à la lisière des chèches. Bajan raconte la bataille de Menaka et son désastre.
Le 16 novembre, Le MNLA, - Mouvement national de libération de l’Azawad, le pays touareg - lance une offensive contre les islamistes du Mujao qui tiennent la grande ville de Gao. Échec. Les indépendantistes tombent dans une embuscade, combattent, cèdent et reculent vers leur ville sanctuaire, Menaka. Le Mujao n’en reste pas là, appelle des renforts et fonce, lourdement armé, vers la ville. Sur place, le MNLA s’est envolé. Et Bajan fulmine  :" A leur arrivée en janvier dernier, l’armée malienne était déjà partie. Cela ne les a pas empêchés de faire des dégâts en ville." Et puis tout s’était calmé. Maintenant, voilà les islamistes du Mujao qui approchent. Et les gens de Menaka s’insurgent :

" Indépendance ou Charia... personne ne nous a jamais demandé notre avis ! "

Menaka

La tribu de Menaka mobilise ses troupes, 70 hommes qui installent leur ligne de défense sur la grande dune de sable à l’entrée de la ville, juste avant le "Camp des gardes". On appelle les gens du MNLA en renfort qui disposent d’une soixantaine de véhicules armés dans les parages. Réponse : "On arrive." Quand les combats commencent, ce lundi 19 novembre vers 7 heures du matin, les gens de Menaka sont seuls sur leur dune. Le MNLA ne viendra pas. Plus tard, par radio, leur chef d' État-Major avouera la reculade : " Ils sont trop puissants pour nous."
Maintenant la colonne des islamistes du MUJAO
pousse vers la dune. Un premier convoi de 26 pick-up chargés d’hommes et de munitions, puis un deuxième, de 15éléments. Les premiers tirs des assiégés incendient trois des véhicules. En retour, une pluie de projectiles s’abat sur la dune : "Obus de mortiers, lance-roquettes, mitrailleuse lourde... ils nous ont écrasés." Le combat va durer toute la journée. Vers 10 heures, avec l’obscurité, les combattants touareg de Menaka se comptent.
Bajan s’interrompt, la gorge serrée. D’une des poches de son boubou, il extrait un téléphone portable qui sonne. Au bout du fil, un conseiller de l’Ambassade américaine à Bamako, qui lui présente longuement ses condoléances. Il écoute, remercie, raccroche, soupire : "Sur les 70 combattants, 12 sont morts, 33 blessés et 15 autres prisonniers. Douze morts... tous mes enfants !" Les hommes sont hors de combat, les munitions sont épuisées, l’assaut du Mujao ne faiblit pas et l’unité touareg n’est plus opérationnelle. La résistance a vécu. Menaka tombe aux mains des islamistes.

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Les merveilles de Tombouctou

Aujourd’hui, près de la moitié de la population a fui, 4.5000 personnes qui ont franchi la frontière en catastrophe pour se retrouver dans quatre camps de réfugiés au Niger. Menaka s’est vidée, la tribu des Oulimeden est endeuillée et les Touareg sont ulcérés, indignés par la brutalité de l’assaut. Et ils enragent d’être pris en otages dans le combat qui oppose les indépendantistes du MNLA aux islamistes fanatiques du Mujao : " Il faut faire cesser ce qui dévaste le Sahel aujourd’hui et sauver la population", dit Bajan, entre colère et désespoir, "sinon, ce sont les Touareg qui vont disparaître."
Et quand on lui demande qui doit intervenir - Armée malienne, Africains, Américains ou Français - le vieux chef traditionnel serre les poings : 

" Que le Diable descende du ciel pour arrêter ça  !"

Jean-Paul Mari  27 novembre 2012

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