.Entretien à cœur ouvert avec Issouf Ag MAHA, maire de la commune de Tchirozérine

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Le Niger vient d’opter pour un report des élections locales, quel sentiment cela vous inspire ?

Vous savez, cette question est assez complexe. D’abord en tant qu’élu, on a toujours besoin après un mandat de se soumettre à la sanction populaire. Cela permet lorsqu’on est réélu d’aborder la nouvelle période avec beaucoup plus d’assurance et de confort. Parallèlement, les élections constituent une épreuve. Une période d’incertitude très coûteuse en énergie et en moyens. C’est dur mais c’est la règle. Ensuite, je suis convaincu que dans plusieurs de cas la population souhaiterait réélire des nouvelles personnes à la tête des communes et des régions c’est naturel. Enfin, si la classe politique a choisi cette option, elle doit avoir des raisons bien solides et nous ne pouvons qu’en être solidaires.

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Pouvez-vous nous parler de vos cinq années passées à la tête de la commune de Tchirozerine ?

Ces cinq années ont été riches en enseignements. Vous savez, comme toute œuvre humaine nous avons suivi une gestion très évolutive. A l’installation des conseils, nous avons été confrontés aux subjectivités des tendances politiques. Étant donné que cette installation s’est opérée sur fond d’affrontement politique, les positions étaient tranchées et le conseil est rentré dans une logique de « majorité contre opposition ». Cela a duré un certain temps avant de concilier les positions et dépasser le clivage issu de l’élection du maire.

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 La voix et le visage de la tragédie touareg

Quant à la Gestion quotidienne de la commune, elle a également été assez dynamique. Le début du mandat a été marqué par la question sécuritaire. Comme vous le savez, la région d’Agadez sortait d’une période de conflit armé qui a fait place à une insécurité résiduelle très inconfortable. Nous avons constaté que cette situation était devenue une priorité pour le premier Ministre qui était très averti de la question. C’est ainsi que nous avons eu à travailler avec un partenaire très précieux en l’occurrence la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix (HACP). Grâce à cette institution, nous avons pu mener des actions à l’endroit de notre jeunesse. C’était des actions ponctuelles et modestes mais assez efficaces. Après ce déclic, l’Etat a négocié un gros projet pour le nord. Il s’agissait du projet Instrument de Stabilité court terme (IDSct) avec l’union européenne. Ces projets ont été d’un grand apport pour les communes qui avaient comme priorité d’assumer leur rôle de repère pour les populations. Nous avons initié et exécuté des micro- projets très pertinents et qui nous ont bien rapproché de nos administrés. Nous avons réalisé quelques infrastructures sociales mais aussi des activités génératrices de revenus. Celles-ci- ont permis à plusieurs jeunes, filles comme garçons de se créer une situation, une activité qui les sort de l’oisiveté et de l’incertitude. Nous avons été dotés des polices municipales. Maintenant, après ces questions conjoncturelles que nous avons gérées à notre façon, il fallait se donner une vision plus large et plus globale du développement des communes. C’est ainsi que nous avons pu mobiliser des partenaires qui nous ont aidé à élaborer des PDC (Plan de développement communal). C’est la première génération de ces documents de planification pour nos communes. C’est fondamental pour nous car cela donne un repère au conseil. A ce sujet, il faut noter avec du recul que nous avons constaté des faiblesses notoires dans cette démarche. D’abord en qui concerne l’élaboration du PDC. Après l’étude diagnostic, il faut passer à la planification des activités. Ces activités ne sont autres qu’une compilation des besoins exprimés par les communautés lors des fora zonaux. L’expression des besoins se fait sans restriction aucune et les PDC sont chiffrés à des milliards. Ceci les met en rupture totale avec les capacités de mobilisation des ressources de la commune.

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Sous le signe de la consolidation de la paix

Vient ensuite le suivi du PDC. En effet, tous les besoins évidents de la commune sont répertoriés et chiffrés dans le PDC. Malheureusement, il est fréquent que l’Etat ou ses partenaires entreprennent des réalisations dans une commune sans que celle-ci ne soit véritablement associée. Conséquences, il se trouve que des activités déjà réalisées dans une commune restent toujours répertoriées dans le PDC comme besoins prioritaires de celle-ci. Ceci n’est pas très agréable. Pour ce qui concerne la routine des mairies, il y a eu des difficultés liées à l’image que se fait la population de cette institution. Pour beaucoup de nos concitoyens, la mairie est une vache à lait mise en place par l’Etat pour s’occuper d’eux. Parallèlement, la mobilisation des ressources internes reste confrontée à l’incivisme fiscal né des rebellions et des mutations politiques qu’a connu le Niger de l’après conférence nationale. Cette bonne tradition de citoyen modèle s’acquittant de ses impôts n’est plus qu’un vieux souvenir. Cela nous pose des sérieux problèmes liés aux charges de fonctionnement. La population n’arrive pas à comprendre que la municipalité puisse mobiliser des moyens importants avec des partenaires pour réaliser des infrastructures et qu’elle ne le fasse pas pour son propre fonctionnement. C’est une logique qui lui échappe. A part ces difficultés, il faut dire que les communes ont été très actives dans la vie socioéconomique de la région. D’abord, lorsqu’il s’est agi pour l’Etat de faire face à l’insécurité alimentaire liée aux déficits céréaliers, les communes ont été mises à contribution. Elles ont eu à gérer la vente des céréales à prix modéré et les distributions gratuites des vivres aux populations. Elles ont également été actives dans les activités d’amélioration de la production agricole mises en œuvre dans le cadre de l’initiative 3 N.

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Que pensez-vous de la situation politique au Niger ?

Le pays sort des élections générales qui sont une épreuve très délicate. Dieu merci on s’en est bien sorti. Les institutions ont été mises en place. Tout est bien reparti selon la formule classique. La surprise générale a été le retour du MNSD à la mouvance présidentielle. Cela a suscité des interrogations.
Pour ma part je pense qu’il y a trois aspects fondamentaux qui font surface.
1) Le Président de la République a une majorité suffisamment confortable pour diriger et mener le programme sur la base duquel il a eu la confiance du peuple. Ça, c’est le reflexe basique d’un citoyen lambda.
2) Le Président de la République entend ratisser large pour mettre à contribution l’essentiel de la classe politique afin de créer les conditions de réussite de son programme. Ceci est bien sûr très salutaire car l’objectif recherché par n’importe quel chef d’Etat est de créer les conditions de sérénité et de quiétude sociale indispensables pour la mise en œuvre de son programme.
3) Une démocratie c’est toujours une majorité et une opposition. Il est important que chacun se résolve à jouer son rôle en toute responsabilité et en toute objectivité. En l’occurrence il est difficilement envisageable de vivre une démocratie sans les deux pôles au risque de passer pour une République bananière.

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Comment voyez-vous l’avenir du pays ?

Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes dans un contexte de crise économique généralisée. Il est vrai que les Nigériens sont gâtés par le premier mandat du Président Issoufou avec tout l’argent qui a été mobilisé et les investissements menés. Aujourd’hui la crise est là, elle se ressent à tous les niveaux. Il y a des facteurs extérieurs qui en sont responsables mais aussi le choix de certains investissements lors du précèdent mandat. En plus, il y a la question sécuritaire qui reste endémique même si on considère que c’est conjoncturel. On sait tout ce que cela représente comme poids financier. Nous restons toutefois confiants car l’année 2016 étant une année électorale, elle ne saurait être une référence pour la vie socio-économique du pays.

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Le Destin confiqué

Parlez-nous Monsieur le Maire du soutien de l’Etat à votre commune ?

Le soutien de l’Etat a été précieux. D’abord à travers les redevances minières et les impôts rétrocédés qui ont été à chaque fois une bouffée d’oxygène pour les communes. Il y a également des fonds d’appui à la décentralisation (FAD) et les fonds de péréquation (FP) même si les communes attendent encore pour l’année 2016. Il y a enfin l’appui conseil assuré par la tutelle et la mise à disposition par celle-ci des cadres techniques.

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En dehors de l’Etat quel autre partenaire vous a aidé ?

Tchirozerine, a une vieille tradition de coopération décentralisée avec le département des Côtes d’Armor. Cette coopération a été structurée pendant ce mandat et a fait place à des partenariats directs entre des communes d’ici et de là-bas. Chaque commune de Tchirozerine (ancien département) est en coopération avec une commune des côtes d’Armor. Une association d’intercommunalité a été mise en place pour animer ce partenariat. Cela nous a permis de mener d’importants projets pour la population en binôme avec nos communes partenaires et avec le soutien du département des Côtes d’Armor . Par ailleurs, il y a des ONG de renom qui nous ont soutenus ! C‘est le cas de l’ONG Hed Tamat, Oxfam, Tatali Iyali, CICR pour ne citer que celles-là.

Quels ont été vos projets phares ?

Notre mandat s’est concentré sur la jeunesse, Nous avons en priorité réalisé un centre de formation aux métiers CFM, Puis une maison des jeunes et de la culture, Nous avons également investi dans le domaine de l’éducation, l’hydraulique et l'agriculture.

Parlez-nous de la situation agro-pastorale ?

Dieu merci l’année a été bonne dans l’ensemble. Nous avons assisté aux phénomènes des inondations. Les eaux se sont frayé des passages qui échappent à la mémoire collective. Ceci témoigne de l’abondance des pluies. Il y a une reconfiguration des terrains qui met parfois en péril les sites d’habitats et les sites de production agricole. Il y a eu d’importantes pertes en animaux. Mais les Touaregs disent que l’eau répare toujours ses dégâts. Question de dire que si les productions agricoles sont dévastées, les nappes phréatiques sont aussi rechargées pour faire face à l’année. Il en est de même pour les zones pastorales. Là où l’eau a été abondante, les pâturages le sont aussi. Mais il y a un important travail technique à faire par les services de l’environnement. Ils doivent réfléchir aux interventions à faire sur le terrain pour cadrer l’impact des écoulements.

Et sur le plan régional, quelles appréciations faites-vous ?

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La vie socio-économique de la région d’Agadez est particulièrement dynamique. Ayant perdu la manne du tourisme, la population s’est tournée vers d’autres activités. D’abord, il y a eu l’oignon qui a permis de mobiliser de fonds importants. Ensuite nous avons vécu le phénomène de l’or qui a été un véritable don du ciel. Il y a des hommes qui se sont fait des grandes réalisations grâce à cette manne et plusieurs autres qui gagnent leur vie dans le désert grâce à cette activité. C’est aujourd’hui une activité économique à part entière dans notre pays même si elle reste encore au stade artisanal. Il y a aussi le phénomène de la migration. Agadez est la porte du désert. C’est un passage obligé pour aller vers la mer Méditerranée. L’Etat a pris des dispositions pour freiner le flux des migrants mais comme vous le savez, plus l’activité est prohibée, plus elle devient rentable. C’est humain ! Si le trafic de drogue ne serait pas interdit, celui-ci n’aurait pas la valeur qu’il a aujourd’hui financièrement parlant.
Enfin, nous avons aussi notre « Agadez SOKNI » ! C’est une véritable métamorphose. Une aubaine sans précèdent pour la capitale de l’Aïr. Même si le choix de certaines infrastructures reste discutable, le fait est que c’est une vraie renaissance pour la ville d’Agadez.

Monsieur le Maire ! Quelle appréciation faites-vous de la présence des armées étrangères notamment française et américaine au nord Niger ?

Je suis persuadé que c’est une bonne chose ! Vous savez la question de sécurité est en passe de devenir planétaire. Nul ne peut se suffire et tout le monde a besoin de tout le monde. Je pense que ces bases militaires seront d’un grand apport pour les Forces de défense et de sécurité du Niger. C’est une corvée presque impossible que de surveiller ce vaste territoire dans lequel se côtoient des trafiquants en tout genre.

Quel est votre mot de la fin ?

Vous savez en Afrique, les élections générales sont comme un accouchement. C’est douloureux et périlleux mais obligatoire. Quand cela se passe bien tout le monde est content. Il faut juste prendre soin des nouveau-nés (les institutions) pour consolider les acquis. Je pense que nous en sommes là. Pour le reste nous restons très préoccupés par la situation au Mali qui reste critique. Nous craignons fort que l’escalade de la haine entre les communautés n’atteigne un stade de non-retour. La communauté internationale doit s’impliquer encore plus dans la question du Mali. On peut imaginer l’organisation d’une rencontre internationale sur cette question sous l’égide de l’ONU et de l’Union Africaine. Ceux qui tirent sur les ficèles doivent avoir pitié du Mali et des populations de l’Azawad qui n’ont que trop souffert. La spirale de la haine et de la désolation n’ont jamais rien arrangé. Au contraire. Enfin, il y a fort à craindre que si la situation actuelle perdure on assistera à la naissance d’une zone «franche ». Une sorte de no man’s land à partir duquel pourront s’organiser des opérations de rapt et autres actes terroristes.

Merci Monsieur le Maire !

C’est moi qui vous remercie.

Entretien réalisé par DIM

29/10

2016 - 1

'' Caresser le rêve d’uniformiser des peuples d’origines et de cultures différentes par la violence et la répression restera une chimère on ne peut plus préjudiciable à la création d’une nation appelée à relever les défis de la mondialisation. Le 21ème siècle et son organisation politique reste en revanche très attaché au caractère tangible et irréversible des frontières nationales. Doit on pour autant s’en tenir à cela pour ignorer la réalité ? Nos réalités culturelles, sociales et économiques ? Nos réalités ancestrales et historiques ? Nos réalités territoriales et politiques ?
A l'évidence ces réalités indiscutables rendent le problème Touareg difficilement gérables et ne pourrait nullement trouver de solutions par la seule logique de la force et de la guerre .''
La malédiction de l'uranium

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" Notre monde a-t-il le droit de laisser passer sous silence la destruction de tout un peuple dont le crime originel serait d’habiter un Sahara jadis inculte mais devenu immensément riche ?  "

Issouf Ag Maha

Touareg : Richesses du sous-sol, Mort des Peuples