Agadez-Sokni

Le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, M. Brigi Rafini a procédé, hier, vendredi 16 décembre 2016, au Stade régional d’Agadez au lancement officiel des manifestations d’Agadez Sokni. Cette cérémonie qui a drainé un fou a eu lieu en présence du président de l’Assemblée nationale, des présidents des institutions de la République, des Députés nationaux, des membres du gouvernement, du corps diplomatiques et des invités de marque.

Dans une allocution qui fera date, le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, Brigi Rafini, a fait longuement appel à l’histoire pour explique le présent et mieux préparer l’avenir. En effet, a –t-il dit : « Permettez-moi de sacrifier à un devoir de mémoire, en faisant ici une brève immersion dans l’histoire de la légendaire cité d’Agadez, pour porter au jour les grands faits, à la fois glorieux et tragiques, qui ont façonné la merveilleuse culture du vivre -ensemble qui caractérise de nos jours les populations d’Agadez.

Cité sainte, où l’islam connut un rayonnement immense, dont la grande et majestueuse mosquée est le symbole, Agadez fut aussi un grand carrefour commercial d’où partaient les caravanes qui sillonnaient le Sahara pour relier l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne. Trait d’union entre les deux rives du Sahara, Agadez est donc une ville chargée d’histoires, un passé glorieux dont les vestiges constituent de nos jours un patrimoine de l’humanité qui fait la fierté nationale ».

Agadez - Palais du Sultan

Agadez : Histoire

Et le Premier Ministre de poursuivre : « Parlant d’histoire et du passé glorieux d’Agadez, comment ne pas évoquer cette jonction entre le présent et le passé, cette ironie, cette ruse de l’histoire qui fait coïncider, presque jour pour jour, la fête de la République que nous célébrons aujourd’hui, dans l’espérance, la joie et l’allégresse générale, avec le centenaire du siège d’Agadez par Kaocen et  ses hommes ?

En effet, le 17 décembre 1916, au petit matin, une colonne de guerriers conduite par le célèbre Kaocen, arrivés cinq (5) jours plus tôt dans le village d’Agadez grâce à la complicité du Sultan TAGAMA et ses notables, prit d’assaut le fort français où s’étaient retranchés le capitaine Sabatier et ses hommes.

Le siège du front français qui venait ainsi de commencer ne fut levé que trois (3) mois plus tard, le 3 Mars 1917 ». Pour Brigi Rafini, « si ces hauts d’armes furent l’un des épisodes les plus héroïques et les plus glorieux de la lutte armée que le vaillant peuple Nigerien avait eu à livrer contre l’occupant colonial, ils furent aussi un moment de désolation et de tourmente engendrée par la défaite des combattants et la mise à sac du village par le vainqueur français, car l’élite religieuse locale fut quasiment décimée et les campements saccagés et disloqués.

Mesdames et messieurs, si j’ai tenu à revenir sur cette page de la très riche histoire d’Agadez, c’est pour mettre en évidence la merveilleuse trajectoire de l’histoire, caractérisée par la revanche d’un présent maîtrisé et plein de promesses sur le passé douloureux, c’est aussi surtout pour porter à la surface les joies et les souffrances du passé lointain comme des ressorts dynamiques qui agrègent nos énergies et façonnent aujourd’hui notre destin commun autour des valeurs et des idéaux qui sont ceux de la République, à savoir l’Unité Nationale, la Paix, la cohésion sociale, la fraternité et la joie de vivre ».

Par ces rappels historiques, le Premier Ministre, veut « susciter en chacune et chacun de vous un regard rétrospectif sur l’héritage historique afin de fonder un présent solide, bâti sur des références communes que notre jeunesse doit s’approprier avec détermination et constance dans le combat contre les contraintes de notre temps, ces contraintes qui plongent notre aspiration au développement et au progrès ».

Pour honorer la mémoire des illustres résistances à la pénétration coloniale que sont Kaocen et TAGAMA, deux (2) places leur seront dédiées dans la ville d’Agadez, en marge des festivités du 18 décembre 2016 afin que le symbole qu’ils ont incarné transcende le temps, a promis Brigi Rafini. Parlant des festivités de ce 58ème anniversaire de la République du Niger, le Premier Ministre Brigi Rafini , s’est réjouis de voir des jeunes pleins d’enthousiasme et d’espérance. « Ils sont venus de tous les coins du Niger.

Je me réjouis fortement de leur présence massive et rassurante. C’est leur fête que nous célébrons, la fête de la paix, de la solidarité et du développement. Ces jeunes sont fiers, et c’est une fierté légitime et partagée. C’est une fierté légitime parce que le rendez-vous d’Agadez est un moment de fraternité, le ferment de notre unité nationale et la promesse de notre épanouissement. Cette unité est fondamentale et indispensable, car elle nous a permis de tenir en échec les velléités criminelles des groupes terroristes qui écument la bande sahelo-saharienne et le lit du lac Tchad.

C’est cette unité derrière nos institutions démocratiques et républicaines et derrière nos vaillantes forces de défense et de sécurité qui a servi d’antidote aux agissements néfastes des forces centrifuges, de l’industrie du crime organisé et des groupes terroristes ».

À vous les jeunes Nigériens, je voudrais dire que votre présence massive à ce grand rendez-vous d’Agadez est illustrative de votre engagement à contribuer, en tant que composante majeure de notre population, à la construction d’une société tournée résolument vers la Paix, la sécurité et le progrès continu. C’est cela l’esprit de la Renaissance prônée par le Président de la République, Chef d’État, Son Excellence Elhadji Issoufou Mahamadou, à la concrétisation de laquelle j’invite chacune et chacun de vous.

Je vous invite donc, chers jeunes, à travailler sans répit à la déconstruction des discours d’intolérance et de violence sous toutes leurs formes, et à la promotion de la paix, de la tolérance et de la coexistence pacifique entre communautés. Votre action est déterminante pour contribuer à briser les chaises de l’ignorance, d’un certain discours populiste et identitaire, et de la quête de la facilité qu’utilisent les forces du mal pour embrigader des jeunes innocents ».

Le Premier Ministre a aussi salué les efforts fournis par le comité d’organisation présidé par le Ministre Rhissa Ag Boula, qui, dans son intervention s’est félicité de l’abnégation et du don de soi dont les membres du Comité ont fait preuve, avant de souligner que quelque 50 milliards de francs CFA ont été investis dans ce programme, et demandé aux populations bénéficiaires d’exploiter à bon escient et surtout d’entretenir les réalisations faites.

Hier, les festivaliers ont eu droit au Grand marathon du Ténéré, le défilé des délégations venues des quatre coins du Niger et le lancement du FIMA.

La fête continue et toujours plus belle.

Tam-Tam Info

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RFI : Djibo Hamani

Historien, Djibo Hamani a aujourd’hui le grade de  professeur émérite. Très sobre et rigoureux à la fois, le professeur Djibo Hamani est auteur d’une fructueuse production intellectuelle sur l’histoire générale de l’Afrique et du Niger en particulier. Très au fait des événements, il nous renseigne ici sur le centenaire de  Kawusan.

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Centenaire de Kaocen 

Il y a cent ans, l’insurrection nigérienne qui fit trembler le colonialisme  français

La plus grande insurrection anticoloniale qui ébranla l’Empire colonial français avant le Vietnam fut celle qui partit d’Agadez en décembre 1916. Elle fut conduite par Kawusan des Ikaskazan et Tagama le sultan de l’Ayar. Son ampleur inquiéta le colonialisme français au point qu’il fit venir des secours militaires de France, de Dakar, du Soudan (Mali), de l’AEF, de l’Algérie…Les colonialistes anglais mirent le port de Lagos à la disposition de la France pour l’envoi des secours par Kano reliée à Lagos par le chemin de fer. Des troupes anglaises furent dépêchées dans la région de Tahoua-Madawa pour garantir l’ordre colonial, permettant ainsi aux militaires français de la zone de faire mouvement vers l’Ayar (Aïr). Kawusan avait en effet assiégé la garnison française pendant 82 jours et l’aurait certainement prise, mais des trois canons qu’il possédait un seul arriva à Agadez. Dans ses correspondances, il avait annoncé son intention de chasser les Français de l’Ayar, de Tawa et du Damagaram et les Anglais de Kano. Il avait écrit aux « chefs » de la zone sud du pays pour les appeler à l’insurrection, tentative avortée à cause du mouchardage d’un chef touareg qui en informa les Français. Lui et Tagama avaient également écrit aux Tubu du Tibesti pour qu’ils participent à ce jihad. Les Français avaient malheureusement réussi à diviser le monde touareg, en mettant Moussa ag Amastan de l’Ahaggar (Algérie) à leur service et en permettant à leurs alliés de s’emparer des troupeaux de tous ceux qui soutenaient Kawusan.

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Le Sultan d’Agadez et sa suite – début XXe

Malgré les trahisons, les couardises et les incompréhensions, les Français furent à deux doigts de perdre sans l’intelligence d’un de leurs officiers, le capitaine Sabatier qui refusa le combat en attendant les secours qui finirent par arriver. Ils subirent pourtant des défaites par la suite, notamment à Tchitaboraq le 28 décembre, à Adarbisinat en février ; le 29 aout à Guluski à l’est de Tanut, 300 guerriers conduits par Kawusan en personne infligèrent à l’armée française une défaite cuisante qui vit les rescapés prendre leurs jambes à leurs cous. Après l’arrivée des renforts français, les insurgés évacuèrent Agadez en direction du nord et du Damargu. Ce fut à Aghalanga qu’eut lieu l’affrontement le plus long, le plus impressionnant et le plus mémorable ; devant la puissance de feu des Français, les partisans se retirèrent. Les Français ont admiré l’intelligence, le courage et les qualités militaires de Kawusan et de ses hommes. Le capitaine Sabatier écrit : « Les attaques furent bien menées, le tir au canon très précis, la progression de l’infanterie bien dirigée, avec une extraordinaire souplesse à utiliser le terrain. » Les militaires nigériens d’aujourd’hui ont-ils tiré les leçons de ces combats alors qu’ils évoluent sur le même terrain ?

le grand massacre à Anderamboukane

Le grand massacre à Anderamboukane

Les Français eurent sérieusement peur, et cela explique sans doute la sauvagerie de la répression, très souvent contre des gens totalement ignorants de ce qui se passait : massacre de marabouts d’Agadez devant la mosquée Abawaje, massacre d’hommes adules devant le palais du sultan, massacre des populations de l’Azawagh y compris des femmes et des enfants. Il fallait semer la terreur pour qu’aucune tentative de ce genre ne se répète !

Kawusan était venu dans le cadre du projet de la Sanusiyya de chasser les Infidèles des terres d’Islam. Cette confrérie islamique était depuis fort longtemps présente dans les régions d’Agadez, du Damargu, de Zinder et de Kano. André Salifou a raison de parler d’insurrection « senoussiste ». Mais pour un musulman l’ensemble du monde musulman forme une unité, une Nation « al Umma » et il n’y a pas de césure entre  domaine religieux et domaine profane. L’intervention de la Sanusiyya dans n’importe quel pays musulman était donc, d’un point de vue islamique, parfaitement légitime !

Il faut relier le combat de Kawusan à ceux de Kwanni, de Junju, de Libatan, de Jangebe, de Galma, d’Iferwan, de Tanamari, d’Alfa Seybu et d’Umaru de Karma, réactions islamiques régionales dont la paroxysme fut l’insurrection de l’Ayar où apparait une vision transcendante, au-dessus de la région et des ethnies.

Mort de Kaocen

5 janvier 1919 : Mort de Kaocen

Kawusan sera tué le 5 janvier 1919 près de Murzuk (Libye) surpris par un détachement turc. L’administrateur  colonial français Yves Riou dit de lui : « Il avait certainement une personnalité sortant de l’ordinaire. Jusqu’au bout il resta notre ennemi irréductible, mais on ne saurait lui dénier énergie, ténacité, bravoure, talents militaires. » Abdurrahim Tagama et Fona l’Ag Adode (Amanokal) des Kel Away qui cherchaient à atteindre Kufra le bastion de la Sanusiyya furent attaqués par les Français à l’est de Dao Timi le 8 Mai 1919. Le sultan et sa femme furent pris mais Fona échappa. Les Français ramenèrent Tagama à Agadez et l’assassinèrent  dans sa cellule le 30 avril 1930. Fona qui continua à inciter les Musulmans au soulèvement fut pris à Kano par les Anglais et livré aux Français qui l’assassinèrent à Niamey le 19 décembre 1929.  Tous ces faits sont ignorés du Niger officiel qui s’apprête à fêter la honteuse date du 18 décembre qui symbolise le coup de force du gouverneur Colombani contre le Sawaba et la mise en place d’un pouvoir entièrement dévoué au néocolonialisme. Le Niger officiel détourne la tête de ces héros qui devraient servir d’exemples à nos soldats, à notre jeunesse et au peuple tout entier : d’Iferwan et d’Agalal à Lugu, de Sorbon Hausa au Damargu, de Bubon à Kwanni, de Libatan à Jangebe, de Galma à Tasawa,  du Damagaram à Junju, la liste est longue de ceux qui sacrifièrent leur vie pour sauvegarder l’honneur ! Par ignorance ou par mépris pour leur propre histoire ou simplement par un complexe méprisable, les dirigeants nigériens ont fait table rase de leur passé et « construisent » leur pays en n’ayant en mémoire que l’expérience des autres. C’est les noms des personnalités et des localités citées plus haut qui devraient se retrouver sur les aéroports, les rues, les places, les ponts, les échangeurs etc. et non pas ceux des collaborateurs du système colonial : Kawusan ou Tagama ou Fona au lieu de Mano Dayak, Djibo Bakari au lieu de Diori etc etc. A quand le réveil et le retour à la dignité de ce peuple chargé d’histoire ?

Pr   Djibo HAMANI

Aricle original  : Niger Inter Magazine